Non, le 11 septembre n’a pas livré tous ses secrets !

Non, le 11 septembre n’a pas livré tous ses secrets !
18 octobre 2004

 

Commentaire sur La face cachée du 11 septembre
de Eric Laurent 

s.amrani de Paris

http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2259200303/ref=ase_jfkfrcom-21/171-4226808-3557848

Eric Laurent est un écrivain plein de talents et de persévérance. Evidemment, les événements terribles du 11 septembre 2001 n’ont pas livré tous les secrets, mais une chose est néanmoins sûre, le 11/9 est un crime d’Etat, perpétré par quelques personnes très haut placées dans l’éxécutif américain et avec la complicité de services secrets etrangers. Un autre écrivain sérieux, Romain Guer, ne se contente pas de l’affirmer. Il le prouve aussi, méthodiquement : les listes officielles des passagers des avions détournés dans lesquelles ne figure aucun nom des présumés terroristes, le télépilotage des avions à partir du sol, le sabotage préalable des appareils pour remplacer l’oxygène par un gaz asphyxiant… Vous avez du mal à y croire ? Lisez également "A l’ombre du crime d’Etat" et faites-vous une réelle opinion. L’analyse très fouillée et convaincante de ces auteurs est mise en perspective avec d’autres événements, certains antérieurs, d’autres postérieurs à septembre 2001. L’ensemble met en évidence une stratégie de prise de pouvoir des USA sur le monde et en particulier sur le Moyen Orient avec l’opération "Shaping the Great Middle East". Ainsi, tout comme Eric Laurent, Romain Guer appelle les citoyens que nous sommes à exiger une enquête objective sur les attentats du 11 septembre. Une enquête sur les faits et non uniquement sur les dysfonctionnements des structures de renseignements américaines comme celle qui a eu lieu récemment.

Palestine: Les termes du combat vont changer

PALESTINE : LES TERMES DU COMBAT VONT CHANGER.
Entretien de Silvia Cattori avec Pierre-Yves Salingue, Novembre 2005.

Cet entretien comporte trois parties (1).
1 – Les Palestiniens pris au piège des accords d’Oslo
2 – La solidarité : les racines de l’impasse
3 – Les perspectives du combat pour la Palestine.

PREMIERE PARTIE. 

Silvia Cattori : Il y a des raisons d’être inquiets. Vous avez écrit : «Jamais les palestiniens n’ont été plus éloignés de ce pourquoi ils ont lutté ». Pouvez-vous faire une sorte d’état des lieux de la situation?

Pierre-Yves Salingue : Il est assez difficile d’avoir une vision globale. Au sein des territoires occupés de Cisjordanie et Gaza on a atteint un tel degré de fragmentation territoriale, un tel degré de destruction de l’économie et de paralysie de la vie sociale, qu’il est presque impossible de faire une analyse cohérente et surtout de mesurer avec justesse les dynamiques en cours. Il est également difficile d’apprécier les similitudes et les écarts entre la situation en Cisjordanie et celle dans la bande de Gaza. Insécurité et règlements de comptes inter palestiniens sont venus s’ajouter aux contraintes quotidiennes de l’occupation. Il semble qu’aujourd’hui plus personne n’ait de stratégie cohérente à proposer et les gens sont enfermés au quotidien dans la recherche de solutions immédiates de survie.

S.C. – Les partis politiques ne sont-ils d’aucun secours ?

Pierre-Yves Salingue : Le Fatah est en pleine décomposition ; il est désormais divisé en une multitude de groupes locaux qui échappent à tout contrôle central et qui sont à l’origine de la plupart des accrochages et des enlèvements. Tout cela participe davantage de règlements de compte entre individus qui craignent de perdre des privilèges, que de différends politiques. Ce sont des affrontements à caractère maffieux ; ce qui n’empêche pas qu’il y ait aussi de vraies divergences politiques au sein du Fatah, notamment  sur la nécessité de la poursuite de la résistance. La désignation des candidats du Fatah aux élections du Conseil législatif de janvier 2006 s’est transformée en une foire d’empoigne assez indescriptible et les tentatives d’explications en termes d’affrontements de générations n’épuisent pas le sujet.

Le mouvement du Hamas n’est pas épargné par la crise. Il est certes plus apprécié – grâce au soutien matériel qu’il apporte aux déshérités – et plus respecté que le Fatah, parce que non impliqué dans la corruption, mais il semble, lui aussi, démuni d’une stratégie de rechange. Il a incontestablement acquis une légitimité populaire forte, mais sa direction, très affaiblie par les assassinats de nombre de ses dirigeants, ne souhaite pas se retrouver en situation de responsabilité politique face aux Israéliens et aux Américains ; ni se retrouver en première ligne de la confrontation politique, diplomatique et militaire. Il accepte d’assumer des responsabilités au niveau local mais guère plus. La faillite de l’Autorité et l’éclatement du Fatah lui posent donc de sérieux problèmes. 

Enfin, une évaluation de la situation en Palestine ne peut se limiter aux « territoires occupés », car l’offensive contre la nation palestinienne frappe également la population arabo-palestinienne du Naqab et de Galilée, à l’intérieur d’Israël, ainsi que les réfugiés entassés dans les camps dans divers pays arabes, au Liban et en Syrie notamment. 

S.C. – Jugez-vous cette situation comme dramatique ?

Pierre-Yves Salingue : Je pense que le Peuple palestinien est aujourd’hui en grand danger et, en tout état de cause, à un tournant majeur de l’histoire de sa lutte de libération nationale. Ce n’est pas une simple page qui se tourne, comme en 1970 après Septembre Noir, ou en 1982 avec le départ de l’OLP du Liban. C’est un chapitre qui s’achève par une nouvelle défaite des Palestiniens à l’issue de la deuxième Intifada. Cet échec est fortement intériorisé par la majeure partie de la population palestinienne qui a vu ses conditions de vie quotidienne se dégrader considérablement et ses espoirs d’indépendance s’éloigner. Cependant, nombre de Palestiniens et d’amis sincères du peuple palestinien n’arrivent pas à admettre ce nouvel échec. C’est un très dur constat. Or, la seule façon de surmonter les défaites est de les reconnaître et d’en tirer les leçons. Cet échec a été largement favorisé par une partie des dirigeants palestiniens. Parmi eux, certains ont soutenu les actions armées dans le seul but de s’en servir pour leur projet politique : la reprise des négociations pour pouvoir continuer par la suite de faire prospérer les affaires commencées sous Oslo. Faire le bilan est indispensable au moment où se pose la question de savoir comment soutenir la lutte des Palestiniens. 
S.C. – Qu’entendez-vous par « un tournant majeur » et, d’après-vous, que risque-t-il de se passer maintenant ? 
Pierre-Yves Salingue : J’ai parlé de tournant majeur parce que la perspective d’un état palestinien indépendant sur une portion limitée de la Palestine historique se ferme définitivement. Ce qui veut dire que la fiction des négociations n’est plus nécessaire, que cela provoquera des changements majeurs rapidement visibles dans le paysage auquel nous sommes confrontés depuis quinze ans. Ce ne sera pas seulement une déception cruelle et une défaite supplémentaire. Ce sera un bouleversement total de la conception stratégique dominante acceptée officiellement par l’OLP en 1988 à Alger (dans les faits depuis le milieu des années 1970).

Gaza est maintenant hermétiquement close, sous contrôle militaire israélien « de l’extérieur », sous assistance humanitaire de l’ONU à l’intérieur, sous contrôle policier supervisé par l’Europe. Quant à savoir si on laisse se dérouler un processus de décomposition de type Somalie ou si on va imposer une remise en ordre nécessairement très répressive, les choses ne sont pas encore claires. La deuxième option n’a de sens et ne sera possible que si elle débouche sur la mise en place d’un « ordre » favorable à des activités économiques prometteuses susceptibles d’intéresser les investisseurs extérieurs. 

Il est question, en effet, de créer des zones industrielles permettant d’utiliser une main d’œuvre palestinienne à bas prix. Il y a des projets de privatisation d’activités. Le port de Gaza, dont on évoque la construction, serait une composante décisive. Les conditions de passage des Palestiniens de Gaza vers l’Egypte et vers la Cisjordanie ont aussi une dimension économique masquée par des considérations humanitaires. Dahlan, ancien chef de la sécurité préventive à Gaza, qui vient de démissionner de son poste de ministre des affaires civiles de l’Autorité pour se présenter aux élections, dit-il, qui dirige de véritables escadrons de la mort qui sèment la terreur, est le principal atout des Américains. Dahlan inspire confiance aux investisseurs potentiels qui n’ont aucun doute quant à sa détermination à écraser toute aspiration des Palestiniens. Si le patronat israélien suit de près ces négociations, ce n’est pas parce qu’il est soucieux du sort des familles palestiniennes ! Cependant, cette mise au pas des Palestiniens de Gaza ne se réalisera pas sans difficulté, car le Hamas ne se laissera pas facilement écarter. 

En Cisjordanie les choses paraissent plus claires. Début 2006, il ne restera plus de la « Cisjordanie » palestinienne que quelques gros cantons, complètement isolés les uns des autres, reliés par quelques tunnels et ponts que l’Etat d’Israël pourra ouvrir ou fermer selon son bon vouloir. Toute continuité territoriale sera donc interdite par l’annexion à Israël des blocs de colonies et les routes à usage exclusif des colons israéliens ; annexions qui représentent au moins 50% de la Cisjordanie.

Quant à Jérusalem, son sort est aujourd’hui scellé : ce sera la capitale d’Israël, point final. Gilo, qui jouxte Bethlehem, est d’ores et déjà un quartier de Jérusalem et, d’ici deux ans, la colonie de Maale Adumim en sera un faubourg. Les «plans » de la Banque mondiale au sujet de la liaison entre Gaza et la Cisjordanie, qui sont ironiquement présentés comme une ouverture, serviront à organiser les passages de convois de Palestiniens sous contrôle militaire israélien, passages qui seront remis en cause chaque fois que la résistance palestinienne répondra aux attaques de l’occupant.

Je pense que le plan est de fédérer les cantons de Cisjordanie avec le royaume de Jordanie qui recevra une sorte de délégation de protectorat. Le but étant de déresponsabiliser totalement Israël de la prise en charge des services nécessaires à la population palestinienne, mais aussi d’éviter toute dynamique de lutte unifiée contre la ségrégation entre populations juives et arabes sur le territoire israélien. Si ces Palestiniens, d’une manière ou d’une autre, sont rattachés à la Jordanie, cela évitera à Israël d’affronter la question de citoyenneté, de droits égaux des citoyens d’un même état. Il y a là un défi majeur pour tous les Palestiniens et aussi pour tout le mouvement de solidarité. 

Sur le plan politique la conclusion est, qu’à moyen terme, il n’y aura plus besoin d’Autorité palestinienne, et par conséquent, plus besoin d’Abu Mazen non plus. Son échec est consommé et sa disparition politique programmée. Peut-être pas seulement sa disparition « politique » d’ailleurs ! Bush n’a-t-il pas annoncé sa fin prochaine en disant qu’il n’était pas certain qu’il verrait un Etat palestinien ? Dahlan, en gouverneur secondé et contrôlé par la CIA à Gaza, et quelques chefs de canton en Cisjordanie, devraient suffire. La déclaration de Bush en annonce d’autres qui marqueront probablement, de façon plus ou moins explicite, le décès de la feuille de route qui aura rempli son rôle : répandre un rideau de fumée pour masquer la poursuite des plans sionistes et impérialistes au motif de négociations dans le cadre d’un énième plan de paix bidon, que les dirigeants arabes et palestiniens auront légitimé jusqu’au bout de la catastrophe !

S.C. – Le terme de cette catastrophe est-il imminent ?
 
Pierre-Yves Salingue : C’est une question de mois. Il y a un élément qui peut influer sur les rythmes et, peut-être, donner un petit sursis à l’Autorité : c’est l’évolution de la situation politique en Israël. Il y a des élections prochainement et si le Parti travailliste israélien, momentanément dirigé par Peretz, a la volonté et la capacité d’avoir, pendant quelques temps un rôle indépendant de la stratégie de Sharon, cela peut donner à l’Autorité palestinienne un peu de répit, avec l’espoir dérisoire de retrouver un Rabin et de refaire un Oslo bis. Du côté du mouvement pacifiste ce sera la même chose. Avec l’arrivée d’Amir Peretz à la tête du parti travailliste israélien, les espoirs de paix vont refleurir et les mêmes désillusions suivront ! Mais ceci ne sera qu’une parenthèse. L’Autorité palestinienne a épuisé sa mission ; je ne crois même pas qu’il y aura des élections pour renouveler un Conseil législatif unique, commun à Gaza et à la Cisjordanie. Ils vont les reporter une nouvelle fois, en attendant de siffler la fin de la récréation « démocratique » des élections sous occupation et colonisation croissante.

S.C. – On ne parlera plus de droit au retour des réfugiés palestiniens ?

Pierre-Yves Salingue : La question des réfugiés est une affaire très compliquée à résoudre ; elle me semble être la prochaine priorité des plans régionaux des Etats-Unis et d’Israël. Elle demeure une grosse épine ; surtout les réfugiés du Liban qui, de même que le Hezbollah, sont considérés comme le vrai obstacle aux plans de normalisation avec Israël. Les réfugiés sont sans aucun doute au cœur des prochaines attaques, même l’UNRWA est dans le collimateur et ce n’est pas Peretz qui les protègera !

S.C. – Pensez-vous que l’on ne peu plus rien changer ?

Pierre-Yves Salingue : Au contraire, tout change !  Nous sommes arrivés à la fin d’un cycle politique. L’Autorité palestinienne, telle qu’issue d’Oslo, va bientôt disparaître, après avoir rempli une partie des fonctions qui lui ont été assignées, et avoir accompli la destruction de l’OLP avec la complicité de dirigeants qu’Israël n’a pas eu besoin d’assassiner. Particulièrement symbolique de cette liquidation est l’issue du récent affrontement qui a opposé Kadoumi et Dahlan à Gaza et dont Moussa Arafat a été une « victime collatérale ». Courant août, Kadoumi – désigné président du Comité central du Fatah après la mort d’Arafat et qui est le chef du département politique de l’OLP – a voulu écarter les membres des services de la sécurité préventive, dont beaucoup ont été formés par les services américains et sont entièrement soumis à Dahlan. Il a aussi appelé à constituer une milice populaire chargée de «protéger la révolution palestinienne », ce qui en dit long sur l’origine de la menace. En tout cas Kadoumi a perdu, tout comme dans le choix des nouveaux représentants diplomatiques de la Palestine. Tout cela n’a d’intérêt que pour illustrer la fin de ce cycle : des gens comme Kadoumi, à l’instar d’Arafat d’ailleurs, sont liés à l’histoire du mouvement de libération. D’une certaine manière, et malgré leurs responsabilités dans les défaites et leurs erreurs, ils pouvaient prétendre à incarner les espoirs constitutifs des débuts de la lutte de libération nationale.

S.C. – Toute perspective de libération nationale par l’OLP s’est-elle fermée ?

Pierre-Yves Salingue : Les affairistes qui constituent la nouvelle élite palestinienne n’ont que faire des espoirs de libération nationale. A l’ombre de l’occupant israélien ils ont transformé le mouvement national de libération, avec ses difficultés et ses limites, en un outil de négociation au profit d’une petite élite qui occupe les hauts postes dans l’Autorité palestinienne. Ils s’en sont servis pour acquérir des privilèges économiques, d’abord au détriment des classes populaires mais aussi au détriment de la bourgeoisie palestinienne traditionnelle. Ce dont ils ont besoin, c’est d’un environnement politique qui leur permette de trouver leur place, même petite et subordonnée, dans le projet de Grand Moyen-Orient de Bush. L’initiative de Genève, c’est d’abord ça. Du reste, Erekat, l’inamovible « négociateur », apparaît depuis un certain temps sur les télévisions israéliennes dans des spots faisant la promotion de l’accord de Genève. On l’entend dire aux téléspectateurs israéliens : « aidez nous à vaincre les extrémistes palestiniens » ! Ce sont ces personnages là qui veulent tourner la page de l’OLP. Les erreurs d’Arafat ont préparé le terrain à sa marginalisation, et Abu Mazen a été mis à sa place pour liquider ce qui reste de l’héritage de ce mouvement national.

S.C. – Vous dites que l’Autorité touche à sa fin. Mais qu’en adviendra-t-il de l’OLP ?

Pierre-Yves Salingue : L’OLP demeure une référence historique ; c’est le symbole de la cause nationale palestinienne, même si ce mouvement est politiquement détruit. Je pense que l’OLP ne renaitra pas de ses cendres mais je sais que de nombreux palestiniens, qui n’ont pas abandonné la lutte de libération, défendent l’idée de « reconstruire » l’OLP. C’est avec eux et contre les collaborateurs et liquidateurs de la lutte de libération qu’un mouvement de soutien à la résistance palestinienne doit se situer.
S.C. – Comment on en est-on arrivé là ?

Pierre-Yves Salingue : Répondre entièrement à cette question nécessiterait de reprendre toute l’histoire du mouvement national palestinien et même l’histoire de la lutte des peuples arabes de la région. Mais contentons-nous de partir des accords d’Oslo qui, à mon avis, ont un rôle absolument décisif dans la dégradation de la situation des Palestiniens. Les gens pensent souvent, de bonne foi, que l’Autorité palestinienne est « le représentant du Peuple palestinien ». Ils l’associent à l’OLP pensant que c’est une seule et unique chose. Or, ce n’est pas du tout le cas. L’Autorité palestinienne ne peut aucunement prétendre « représenter le Peuple palestinien ». Elle n’est qu’une création des accords d’Oslo dont le texte fondateur, la « Déclaration de principes », a été signé à Washington le 13 septembre 1993.  C’est là qu’il s’est décidé de créer une Autorité palestinienne « intérimaire autonome » pour les Palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza.  Dite « intérimaire » car un règlement définitif devait être signé dans un délai n’excédant pas cinq ans. Il faut souligner, que contrairement aux illusions entretenues par les dirigeants de l’Autorité Palestinienne, les accords d’Oslo n’étaient pas un acquis de la première Intifada mais une réponse stratégique d’Israël et des Etats-Unis à l’insurrection populaire. Si on étudie cette période on note l’absence totale de la direction extérieure de l’OLP dans le déclenchement de la première Intifada en 1987 et aussi ses difficultés à contenir la radicalisation des éléments issus de cette mobilisation extraordinaire en Cisjordanie et à Gaza.

S.C. – Tout cela ne faisait-il pas partie de la stratégie qui devait mener à la première guerre du Golfe, guerre présentée alors, par Tel Aviv et Washington, comme un pas conduisant à résoudre la question palestinienne ? 

Pierre-Yves Salingue : Après la première guerre du Golfe, les Etats-Unis ont choisi de négocier avec une direction de l’OLP alors considérablement affaiblie par les échecs et les divisions, dont la tête était isolée à Tunis depuis 20 ans et les forces vives, vieillissantes, dispersées dans différents pays arabes. Les accords d’Oslo ont donc permis à cette direction de rentrer dans les territoires occupés par Israël en 1967, et forts de cette légitimité de reprendre de l’ascendant sur des structures locales indépendantes issues de l’Intifada. Ils ont aussi permis d’offrir à de nombreux militants de l’intérieur, un cadre de reconversion dans les activités de l’Autorité, dans des ONG que l’Autorité a très vite cherché à contrôler et, surtout, dans les multiples services de sécurité créés par Yasser Arafat. La mission principale confiée à l’Autorité était d’assumer la sécurité d’Israël en faisant faire la police aux Palestiniens et en maîtrisant la colère populaire, en échange d’une promesse d’autonomie dans quelques territoires restant à définir ultérieurement par des négociations qui n’ont, en fait, jamais débouché ! L’accord était très clair à ce sujet, et la direction palestinienne l’a signé !
S.C. – Avez-vous un exemple montrant que ces accords étaient un piège ? 
Pierre-Yves Salingue : Dans la Déclaration on lit : « Afin de garantir l’ordre public et la sécurité…le Conseil établira une puissante force de police tandis qu’Israël conservera la responsabilité de la défense contre les menaces de l’extérieur, ainsi que la responsabilité de la sécurité globale des Israéliens de manière à sauvegarder leur sécurité interne et l’ordre public ». Et le premier accord intérimaire dit de Gaza – Jéricho et signé en mai 1994, précise : « …la partie palestinienne prendra toutes les mesures nécessaires pour empêcher tout acte d’hostilité à l’encontre des implantations, des infrastructures les desservant et de la zone d’installation militaire… » C’est écrit noir sur blanc que l’Autorité palestinienne devait protéger les colonies (les « implantations » dans le jargon des accords acceptés par les Palestiniens) et Yasser Arafat et Abou Mazen, ont signé ce texte !

S.C. – Oslo n’a-t-il donc servi qu’à mettre en place un système de répression policière ?

Pierre-Yves Salingue : Non, bien sûr. Oslo pose les bases de la poursuite de la politique sioniste de nettoyage ethnique de la Palestine et contient tous les éléments qui vont permettre à Israël de mener une colonisation à outrance. Ensuite les accords de Paris en 1994 ont organisé la complète subordination de l’économie palestinienne à l’économie israélienne : le contrôle absolu des exportations et des importations, la dépendance monétaire, la régulation sécuritaire des flux de main d’œuvre, le prélèvement et la redistribution des taxes commerciales au bon vouloir des Israéliens. La division des territoires palestiniens occupés en trois zones a été, elle, le résultat d’autres négociations. La zone A, confiée à la gestion de l’Autorité était censée représenter l’embryon de l’état palestinien – qui pourrait exister – à l’issue des négociations du statut définitif. Les zones B, sous gestion de l’Autorité palestinienne, demeurait toutefois sous surveillance israélienne. Les zones C restaient sous autorité israélienne exclusive. Donc, placée sous la surveillance militaire permanente d’Israël, la population a été concentrée dans des zones choisies par les Israéliens. Les négociateurs palestiniens ont tout accepté, et présenté cela en disant : « C’est la stratégie des petits pas ». On a vu en effet l’efficacité des petits pas!
Ce qu’il faut comprendre c’est qu’entre la première Intifada et la mise en place de l’Autorité il y a une rupture : sa mise en place n’est pas le résultat de l’intifada. C’est une mystification totale de faire passer ce qui n’est qu’un semblant d’autonomie pour une conquête révolutionnaire. On ne peut rien comprendre à ce qui s’est passé au cours des années Oslo si on ne fait pas cette différence. Loin d’être le résultat d’un moment donné de la lutte de libération, avec de possibles compromis provisoires, la mise en place de l’Autorité palestinienne était entièrement tournée vers la défense des positions de l’occupant israélien, et conférait à la colonisation un statut légal en institutionnalisant une forme d’autonomie très partielle et sous contrôle.

S.C. – Si l’Etat d’Israël devait parfaitement savoir ce qu’il escomptait d’Oslo, l’Autorité palestinienne était-t-elle consciente que cela l’engageait dans une voie sans retour ?

Pierre-Yves Salingue : Pour l’Etat israélien c’était une tentative de répondre notamment à une question lancinante : comment contrôler la population arabe sur le plan militaire et économique sans avoir à l’administrer au plan civil ; comment se défaire des contraintes et des coûts de l’organisation de la vie quotidienne de 3 millions de personnes ; comment poursuivre l’annexion et la colonisation ? De leur côté, Yasser Arafat et Abou Mazen, en signant les accords d’Oslo, ont entraîné le mouvement national palestinien dans un piège sans issue. Ils ont dit : « C’est un premier pas vers la libération nationale ». Or, tout au contraire, c’était un pas de plus vers l’abandon des fondements de la lutte historique du Peuple palestinien et de son unité. L’histoire des dix dernières années a montré que c’était un pas qui s’est avéré pour eux, et malheureusement pour l’ensemble des Palestiniens, sans retour possible.

S.C. – Comment se fait-il que personne, au sein du mouvement national, ne se soit opposé à cette logique de capitulation ?  
Pierre-Yves Salingue : Compte tenu de sa nature, et de sa mission, la logique de la direction palestinienne était de se confronter à tous ceux – qu’ils soient forces islamiques ou forces issues du mouvement national traditionnel – qui s’opposeraient à la poursuite de cette politique de capitulation. Au début, très peu de dirigeants de l’OLP ont critiqué les accords d’Oslo. Ceux qui par la suite ont pris des distances, ont été réprimés et marginalisés.
Le Hamas et une partie de la gauche palestinienne ont refusé d’entrer dans le dispositif d’Oslo, mais ils n’ont pas fourni d’alternative ; donc, dans les faits, ils ont accepté de composer avec cette nouvelle réalité. Le Hamas a été très vite réprimé par l’Autorité. Il y a eu des remises en question au sein du Fatah et chez des indépendants, cela s’est exprimé notamment fin 1999 dans « l’Appel des 20 » qui dénonçait l’orientation de l’Autorité palestinienne et ses compromis incessants avec Israël, favorisant une bureaucratie oppressive et totalitaire, qui éloignait les Palestiniens de leurs objectifs de libération nationale.
Cet appel était une attaque ouverte contre Yasser Arafat lui-même ; c’est pour cela que l’Autorité palestinienne a réprimé vite et fort, et engagé des procédures pour lever l’immunité des membres du Conseil législatif qui avaient lancé cet Appel. Des signataires ont été tabassés par des membres de la sécurité préventive ou arrêtés, comme Abdelsattar Qassem, un professeur de l’université de Naplouse ; Abdeljawad Saleh, ancien maire d’al-Bireh et ancien ministre de l’agriculture de l’Autorité, Hussam Khader, du camp de Balata. Leur Appel disait qu’il fallait mener de façon simultanée la lutte contre l’occupant et contre la corruption de la direction palestinienne et accusait l’Autorité d’avoir bradé la Palestine en signant Oslo en contrepartie de quelques privilèges personnels. Peu après s’est produite l’explosion qui a marqué le début de la deuxième Intifada.
S.C. – Ce soulèvement n’était-il pas d’abord dirigé contre la dureté de l’occupation ?
Pierre-Yves Salingue : La logique politique des accords signés s’est très vite révélée impitoyable et désastreuse pour les Palestiniens. La deuxième Intifada est d’abord la résultante de l’intensification de l’occupation israélienne par la construction des colonies, des routes qui les relient, et des bases militaires israéliennes qui les protègent, au détriment des terres palestiniennes.
Il faut rappeler qu’avant Oslo les gens pouvaient circuler en Cisjordanie et aussi entre Gaza et la Cisjordanie. Certes, ces déplacements s’effectuaient dans des « territoires occupés », il n’y avait pas de liberté, mais les check points et les « contrôles sécuritaires » israéliens étaient dérisoires en comparaison de ce qu’ils sont devenus sous l’emprise des accords intérimaires d’Oslo. Voilà pourquoi la deuxième Intifada était aussi une réaction contre la situation créée par la mise en place des zones A, B, C.
Seuls les Palestiniens qui vivaient dans les zones A – la seule portion du territoire confiée à l’Autorité d’autonomie palestinienne, soit 13 % de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza – pouvaient circuler dans des aires de quelques kilomètres carrés sans voir de jeeps et des mitrailleuses israéliennes. Evidemment, les réfugiés ont apprécié de ne plus avoir à franchir un tourniquet pour sortir de leur camp, mais ils se sont rapidement rendu compte que les barrages de l’armée israélienne n’étaient pas loin, que leur liberté était « surveillée » et que sortir d’une zone A pour aller dans une autre, c’était courir le risque d’être arrêté.
Quant aux Palestiniens, vivant dans les zones B et C, soit plus de 85% de la Cisjordanie et de Gaza, ils ont vu que ces accords, pourtant vantés comme menant vers la paix et la libération de la Palestine, se traduisaient par des contrôles policiers et militaires croissants, pendant que les colonies israéliennes s’élargissaient et que rien de positif n’avait été réalisé pour répondre à leurs besoins les plus immédiats. Et je ne parle pas de la situation créée par les accords d’Hébron où les négociateurs palestiniens ont fait des concessions qui ont transformé le centre de cette ville en un enfer permanent pour ses habitants palestiniens.
C’est tout cela qui a totalement pourri la vie des Palestiniens au lieu de l’améliorer comme le promettaient les partisans des « accords de paix ». La deuxième Intifada fut une tentative désespérée de sortir du piège d’Oslo ; pour preuve, Marwan Barghouti et Hussam Khader, par exemple étaient, au départ, favorables aux accords d’Oslo.
S.C. – En résumé, ce qui était considéré de l’extérieur comme un « processus de paix », ne fut pour les Palestiniens que désagréments et brimades ?
Pierre-Yves Salingue : Oui. C’est la dégradation de leur vie et la dureté de la répression qui a suivi le processus d’Oslo qui a conduit les Palestiniens au soulèvement. Cela a été aggravé par le fait que les Palestiniens ordinaires ont vu se créer une couche de privilégiés qui, grâce aux cartes VIP autorisées par Israël, échappaient aux dures contraintes auxquelles, eux, étaient soumis. Alors qu’ils se faisaient humilier à attendre des heures aux check points, ils voyaient des Palestiniens privilégiés qui passaient sur le côté sans attendre, et pouvaient circuler d’une zone à l’autre sans se faire refouler. C’est cette dimension sociale qui explique pourquoi il y a eu un fort élan de sympathie avec le soulèvement en 2000, bien que sa militarisation rapide ait empêché qu’il s’élargisse. C’est aussi pour cela que la population ne s’est pas révoltée contre les actions de « martyrs » qui pourtant étaient suivies par des punitions collectives très dures de l’armée israélienne.
S.C. – Et la corruption ? On en parle beaucoup mais n’est-ce pas finalement quelque chose d’assez banal, voir d’inévitable dans ce type de situation ? 
Pierre-Yves Salingue : S’agissant de la corruption de l’Autorité palestinienne je crois que, loin d’être quelque chose de banal et dont on pourrait relativiser la portée, c’est une question tout à fait fondamentale dès lors qu’elle démontre le lien que cette corruption entretient avec les choix politiques. Hussam Khader a dit : « L’autorité palestinienne est une maffia dirigée par des gens qui roulent pour leurs buts et leurs fins personnelles … les gens obéissent à Arafat non seulement parce qu’il est le symbole de la lutte nationale mais parce qu’il détient toutes les sources du pouvoir : l’argent, les salaires, tout…les dirigeants qui nous conduisent depuis quarante ans ont même détruit nos rêves… » La corruption dont Hussam Khader parle ici était directement issue des accords politiques d’Oslo, du volet économique finalisé à Paris en 1994. L’Autorité d’autonomie mise en place par ces accords était structurellement liée à l’Etat d’Israël ; elle dépendait donc du bon vouloir d’Israël pour tous les aspects qui auraient dû relever de la décision souveraine d’une structure politiquement responsable.

S.C. – Pouvez-vous l’illustrer par un cas concret ?

Pierre-Yves Salingue : Je prends l’exemple de la collecte des taxes sur les importations de produits pétroliers dans les zones confiées à l’administration palestinienne. A Paris il a été convenu qu’Israël, qui avait le contrôle de ce qui entrait et sortait des « territoires », collecterait toutes les taxes et les reverserait à l’Autorité. S’agissant des produits pétroliers et donc, au premier chef, du carburant pour les véhicules palestiniens, il a été convenu entre négociateurs israéliens et palestiniens que l’argent de ces taxes serait versé sur un compte personnel dans une banque de Tel Aviv. Je passe ici sur les détails de l’affaire pour ne retenir que ce qui me paraît essentiel : nous avons là un exemple typique du lien corruption -collaboration. Ce n’est pas « seulement » le fait que des dirigeants politiques contrôlent l’argent pour consolider leur pouvoir sur le mouvement qu’ils dirigent ou pour s’enrichir personnellement, ce qui est en effet malheureusement assez banal, mais bien plus grave, c’est le signe de la relation de dépendance structurelle entre l’occupant et le représentant politique du peuple occupé.

S.C. – Le peuple palestinien a-t-il pris conscience de ce lien structurel noué entre l’occupant israélien et les dirigeants de l’Autorité, qui n’est autre qu’une collaboration ?

Pierre-Yves Salingue : Les Palestiniens ont vu que les colonies et les routes qui les reliaient ont été construites par des entreprises palestiniennes liées à certains de leurs dirigeants ; par exemple par Jamel Tarifi qui était ministre des affaires civiles de l’Autorité pendant « les années Oslo ». Ils ont vu des Palestiniens munis de cartes VIP qui n’était pas harassés par les soldats israéliens. Cette corruption-collaboration a sapé les bases sociales et politiques de la mobilisation populaire ; et c’est pour cette raison qu’il est impératif de la dénoncer et la combattre si on prétend défendre la cause des Palestiniens. Et c’est aussi pour cette raison qu’il ne doit y avoir aucune crainte, en la dénonçant, d’être confondu avec ceux qui – suivant les normes édictées par Bush – prétendent vouloir lutter contre la corruption en « réformant » l’Autorité palestinienne. La lutte contre la corruption doit être liée à la lutte contre la colonisation et l’occupation sioniste de la Palestine.

Ceux qui agissent dans ce sens servent la lutte de libération et se distancient de ceux qui soutiennent la colonisation, mais aussi de ceux qui pensent que, pour résoudre le conflit, il faut avant tout « négocier». La grande majorité des Palestiniens a depuis longtemps compris que les « négociations » n’étaient que le prétexte, pour l’Autorité palestinienne, de continuer à s’enrichir et à asseoir son pouvoir. 

S.C. – Qu’est-ce que vous voulez dire ? Que ceux qui sont pour la cessation de la résistance contre l’occupant sont d’abord motivés par des intérêts personnels ? 

Pierre-Yves Salingue : Je veux dire qu’il y a, dans la direction palestinienne, des gens qui ne sont pas pressés d’en finir avec les négociations avec Israël. Parmi ces partisans inconditionnels des négociations beaucoup sont issus de l’OLP, d’autres sont issus des ONG, d’autres encore sont issus de la bourgeoisie traditionnelle palestinienne. Ce qui les rassemble est, qu’avec Oslo, ils ont eu l’opportunité de liquider le mouvement de libération en lui substituant un pseudo appareil d’autonomie.

S.C. – En échange de quoi ?

Pierre Yves Salingue : S’ils consentaient à mater les Palestiniens et à brader leurs revendications principales, il leur a été promis qu’ils y trouveraient leur intérêt personnel, en participant aux affaires. La Palestine allait devenir « un nouveau Singapour » aimaient-ils à répéter. L’explosion de la deuxième Intifada, et surtout sa durée, les a particulièrement atteints, car la réaction d’Israël a été tellement forte qu’elle a remis en cause tous leurs « petits arrangements » et a abouti à arrêter le processus qui leur permettait de s’enrichir, d’acquérir des petits pouvoirs, d’envoyer leurs fistons faire des études en Europe ou aux Etats-Unis, de se construire des maisons dans le Golfe ou au bord de la plage à Gaza ou en Jordanie, de co-investir avec leurs nouveaux amis israéliens. Pour des motifs « sécuritaires », brutalement, les cartes VIP ne servaient plus à rien ! C’est pourquoi ces gens-là sont pressés de retrouver, par la voie des négociations avec Israël, la situation d’avant l’Intifada.

S.C. – N’est-ce pas là une politique à courte vue ?

Pierre Yves Salingue : Bien sûr puisque, pendant qu’ils recevaient de petits avantages en échange, les Israéliens en obtenaient de considérables, construisaient les plus importantes colonies et posaient les bases permettant de s’emparer de nouvelles terres, notamment en Cisjordanie. Mais, même s’il s’agissait de petits avantages, ils tiennent à les retrouver ; ils y ont pris goût ! C’est à eux que pensait Hussam Khader quand il disait « On n’a pas fait l’Intifada pour rouvrir le casino de Jéricho. » 

(1) Résumé des trois parties.
La première partie de cet entretien – précédée d’une rapide appréciation de la situation actuelle de la lutte des Palestiniens pour leurs droits – livre une analyse concernant la façon dont la direction de l’OLP, en s’engageant dans les accords d’Oslo, a été conduite à détruire le mouvement de libération nationale et à y substituer un organe d’auto gouvernement totalement dépendant des subsides internationaux, structurellement lié à l’Etat sioniste et essentiellement chargé d’assurer la sécurité d’Israël en contenant les aspirations palestiniennes exprimées par la 1ère Intifada. A l’ombre de négociations interminables l’Autorité palestinienne a favorisé le développement d’une élite pendant que la colonisation s’intensifiait, détruisant  chaque jour davantage les conditions d’existence des Palestiniens. La deuxième Intifada n’a pas suffi à enrayer cette dérive. Pour Pierre-Yves Salingue le constat d’échec est cinglant, l’hypothèse d’un état palestinien indépendant formé sur une portion de la Palestine historique est définitivement close. 

La deuxième partie analyse comment le mouvement de solidarité qui s’est construit depuis la deuxième Intifada a refusé d’être un mouvement de soutien à la lutte de libération nationale des Palestiniens. Encouragé par l’Autorité palestinienne il s’est cantonné à n’être qu’un mouvement « pour la Paix » par la négociation, réduisant la lutte des Palestiniens à la fin de l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza. En acceptant, voire en défendant, l’Etat sioniste d’Israël tel qu’il est, ce mouvement ne pouvait qu’écarter le droit au retour des réfugiés et devait ignorer l’existence des Palestiniens de 1948. La disparition de l’illusion de l’Etat palestinien indépendant aux côtés de l’Etat sioniste plonge ce mouvement dans une crise d’orientation majeure.

La troisième partie confronte le lecteur à deux questions difficiles mais essentielles pour qui veut agir pour soutenir le combat des Palestiniens. En premier lieu, que peut-on faire aujourd’hui dans la durée pour soutenir une lutte dont personne ne peut croire qu’elle serait susceptible de s’achever rapidement ? Pour Pierre-Yves Salingue l’appel lancé le 9 juillet par 171 organisations palestiniennes est une boussole pour le mouvement de solidarité s’il veut sortir de l’impasse dans laquelle il a été fourvoyé par les divers partisans des prétendues initiatives de paix. Loin de s’en tenir à un traitement des symptômes les plus récents de la colonisation sioniste cet appel identifie les exigences d’une paix durable qu’on ne saurait réduire à la fin d’une occupation qui concernerait à peine 20 % de la Palestine. Cet appel inquiète ceux qui avaient accueilli avec soulagement les renoncements des négociateurs de l’Autorité palestinienne. Au sein même du mouvement de solidarité, on assiste  à une nouvelle tentative de réduire les exigences palestiniennes à ce qui est jugé conforme au respect des « droits de l’Etat d’Israël ». La fin de l’entretien traite des perspectives d’évolution du combat palestinien compte tenu, d’une part, du renforcement de l’occupation sioniste de la Palestine et, d’autre part, de l’affirmation croissante du projet impérialiste de contrôle de la région du Moyen Orient.

http://www.ism-suisse.org/news/article.php?id=3907&type=analyse&lesujet=Interview

Impérialisme humanitaire

Jean Bricmont : Impérialisme humanitaire.

mardi 29 novembre 2005, par Sylvia Cattori
 
Jean Bricmont, est professeur de physique théorique à l’Université de Louvain ; intellectuel engagé, il vient de publier : « Impérialisme humanitaire. Droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort ? ». Un ouvrage qui analyse la manière dont l’idée de défense des droits de l’homme dans l’interventionnisme occidental s’est peu à peu transformé en légitimation de l’ingérence militaire. Jean Bricmont fait également partie du « Brussels Tribunal ». Un tribunal d’opinion qui examine les crimes de guerre en Irak et se veut la continuation de la grande mobilisation internationale contre la guerre en Irak. Composé d’intellectuels et de juristes, le Brussels Tribunal s’inscrit également dans un mouvement plus large qui veut mettre un terme au nouvel ordre impérialiste mondial.

Entretien de Silvia Cattori avec Jean Bricmont, 27 novembre 2005.

Silvia Cattori : En ouverture de votre dernier livre « Impérialisme humanitaire », vous écrivez « qu’il existe deux sortes de sentiments qui poussent à l’action politique : l’espoir et l’indignation ». Toute personne dotée d’une conscience ne peut que se sentir indignée après vous avoir lu. Des pays entiers ont été sauvagement détruits par des gouvernements qui, comme les Etats-Unis, ont agi en dehors des lois et, plus grave, avec la complicité de ce qu’il est convenu d’appeler la « communauté internationale ». Quels moyens peut-on mettre en œuvre pour répandre cette indignation dans l’opinion publique et lui assurer un impact politique ?

Jean Bricmont : Question compliquée ! Je me limite à ce que je suis capable de faire, écrire et parler ; évidemment, il faut d’autres relais, des organisations politiques que je ne suis pas capable personnellement de mettre sur pied. Celles qui existent ne sont pas suffisamment conscientes des véritables priorités, à mon humble avis. Il faut recréer un mouvement international contre la guerre en Irak, comme il y en a eu à l’époque de la guerre d’Algérie, de la guerre du Viêt-Nam, de la crise des missiles, et comme il n’en existe plus aujourd’hui.

S.C. – Pensez-vous que le défi lancé au monde par « Axis for Peace », créé à l’initiative de Thierry Meyssan du Réseau Voltaire, puisse être le point de départ d’un grand mouvement anti-guerre ?

Jean Bricmont : L’idée est une bonne idée, rassembler des gens d’horizons philosophiques, politiques, religieux divers, et qui agissent en faveur de la paix ; la plupart des conflits dans le monde sont des conflits régionaux, entre pays voisins ou à l’intérieur d’un même pays. Il n’y a qu’un seul pays qui se permet d’envoyer ses troupes loin de ses frontières, contre un pays qui ne lui a rien fait de mal, sous des prétextes entièrement fabriqués, et ce sont les Etats-Unis. Cette façon d’agir est une menace pour la paix mondiale, et elle doit être arrêtée ; ce n’est pas une tâche simple, il faut une collaboration de la population américaine, et je constate qu’une partie de celle-ci se rend compte que l’opinion publique mondiale n’accepte pas la politique de leur gouvernement. En protestant ici contre la politique américaine, nous soutenons les gens qui, aux Etats-Unis, veulent changer la politique de leur pays.

S.C. – Si les gens sont en leur majorité horrifiés par les images qui viennent d’Irak, d’Afghanistan, de Palestine, ils ne savent pas clairement que toute cette barbarie a eu le soutien des partis progressistes. Comment ces derniers ont-ils pu dériver au point d’aller jusqu’à faire croire que Bush et Blair faisaient une guerre pour de bonnes raisons alors qu’il s’agissait d’agressions contre la liberté et la dignité de peuples ?

Jean Bricmont : Il faut nuancer ; il y a ici plusieurs aspects. La politique de Bush lui-même n’a pas été très populaire dans les milieux qu’on peut appeler de gauche, y compris dans la mouvance favorable à l’ingérence humanitaire. La politique qui a été vraiment populaire, c’était celle de Clinton ; durant toute la période où il a été président, il y a eu un embargo contre l’Irak qui a fait sans doute plus de morts que la guerre, et j’ai vu très peu de protestations contre cet embargo de la part des gens qui chantaient les louanges de l’ingérence humanitaire, par exemple en Yougoslavie. Si les gens ne soutiennent pas la politique de Bush, c’est parce qu’il a l’art de la présenter très mal, ce qui a pour effet de la rendre impopulaire ; il est aussi très arrogant, ce qui aggrave son impopularité, surtout à l’étranger. Clinton n’était pas comme cela. Par ailleurs, le soutien de la gauche à l’interventionnisme a freiné l’opposition aux guerres, même à celles de Bush, et rend cette opposition relativement superficielle. On ne s’oppose pas à l’hégémonie et à la guerre en Irak par principe, mais parce que Bush est maladroit. Le but du livre est de secouer cette partie de la gauche constituée de gens souvent très sincères, mais qui n’ont pas une vision suffisamment globale de la situation pour avoir comme priorités la paix et le respect de la souveraineté nationale des pays du Tiers Monde. Ce genre d’idées a été laminé par l’idéologie de l’ingérence humanitaire qui est née après la guerre du Viêt-Nam.

S.C. – Quels sont les pays qui ont subi des guerres au nom de ce « droit d’intervention » ?

Jean Bricmont : Depuis le début de l’ère coloniale, il y a fondamentalement en Occident une idéologie selon laquelle, parce que nous sommes des pays civilisés, plus respectueux de la démocratie et des droits de l’homme, plus développés, plus rationnels, plus scientifiques etc., nous avons le droit de faire des choses monstrueuses à des pays que nous considérons comme moins civilisés. Le christianisme, la mission civilisatrice de la république, le fardeau de l’homme blanc chez les Anglais, ont successivement servi de justification idéologique à des crimes abominables. Maintenant, l’idéologie qui tend à remplacer tout cela, c’est l’idéologie des droits de l’homme et de la démocratie. Cela ne va pas forcément jusqu’à la guerre, mais cela englobe d’autres formes d’action, comme l’embargo contre l’Irak ou contre Cuba, et d’autres sanctions, qui sont acceptées parce que dirigées contre des régimes horribles ou supposés tels. La gauche devrait prendre en considération ce que disent les sommets des pays du Sud, ou des pays non alignés, qui sont opposés à toutes ces sanctions et qui le disent très explicitement. Pour eux, aucune sanction ne peut être unilatérale et tout doit passer par l’ONU. Les pays du Sud, qui représentent l’immense majorité du genre humain, ne veulent en aucun cas de cette politique d’ingérence.

S.C. – Vous avez écrit : « L’idéologie de notre temps, en tous cas en ce qui concerne la légitimation de la guerre, n’est plus le christianisme, ni la « mission civilisatrice » de la République, mais bien un certain discours sur les droits de l’homme et la démocratie. C’est à ce discours et à cette représentation qu’il faut s’attaquer si l’on veut construire une opposition radicale et sans complexe aux guerres actuelles et futures. » Mais d’où est sortie cette théorie du droit d’ingérence humanitaire ?

Jean Bricmont : L’origine remonte essentiellement à l’administration Carter, qui a pris un tournant. Avant et pendant la guerre du Viêt-Nam il y avait une politique de soutien aux régimes anticommunistes, respectueux ou pas des droits de l’homme, au nom de la lutte contre le communisme. Après la fin de la guerre du Viêt-Nam, Carter a redoré le blason des Etats Unis en disant que les droits de l’homme étaient l’âme de leur politique étrangère. Cela entrait en contradiction avec leur pratique politique au Timor ou en Afghanistan, mais, avec cette idéologie et à cause de l’impact des « nouveaux philosophes » en France, il y a eu une pression énorme dans la gauche pour se distancer des mouvements révolutionnaires et de libération dans le Tiers-Monde. La crise yougoslave a été le sommet de la légitimation de l’intervention parce que la gauche s’est mise à répéter des slogans comme : « on ne peut pas laisser faire ça », « c’est comme Hitler avant la guerre » etc. Le changement de mentalité était accompli avec la guerre du Kosovo, et la gauche, en Occident notamment, avait complètement capitulé sur la question de la défense de la souveraineté nationale et du droit international. Ce qui fait que l’opposition à la guerre en Irak était très faible, idéologiquement, en particulier à la tête des organisations qui pouvaient structurer cette opposition. On acceptait des arguments du style, « oui, mais il faut d’abord désarmer l’Irak… ». Presque tous les prétextes en faveur de la guerre étaient acceptés, même par ceux qui déclaraient être contre la guerre. Et aujourd’hui, les mêmes personnes semblent accepter l’idée que les Américains vont rester indéfiniment en Irak. L’idée générale, c’est qu’on assiste en Irak à une transition vers la démocratie : tout ne va pas bien mais les choses vont globalement mieux ou, au moins, vont finir par s‘améliorer. Au moment de la chute de Bagdad la plupart des gens autour de moi croyaient que c’était fini et qu’il n’y aurait pas de résistance. Beaucoup pensent encore que celle-ci finira par être vaincue, mais moi j’en doute fort.

S.C. – Les idéologues qui ont proclamé qu’il fallait imposer la démocratie pour combattre le « terrorisme » n’ont-ils pas inversé le problème pour leur convenance ? N’eut-il pas fallu s’attaquer aux causes profondes, notamment à Israël, qui engendre tous les conflits régionaux ?

Jean Bricmont : Je ne dirais pas que cela engendre tous les autres conflits, mais ça joue un rôle énorme dans beaucoup d’autres conflits, c’est certain. Les Occidentaux ne comprennent pas que la nature du conflit israélo-palestinien dépasse de loin les frontières d’Israël ou de la Palestine pour une raison très simple : ce que les Européens ont fait, c’est de faire payer par les Arabes les crimes commis par les Européens contre les juifs. On peut résumer les choses ainsi : on n’a pas créé un Etat juif en Europe, pour compenser les malheurs subis par les juifs en Europe, pas simplement parce que les sionistes voulaient un état en Palestine, mais parce que celle-ci était peuplée par des Arabes, considérés à l’époque comme quantité négligeable. Depuis lors, la racine du conflit n’a jamais été reconnue, d’autres conflits se sont ajoutés au conflit initial, des territoires sont occupés, etc. En fait, les choses se sont aggravées et il y a un aveuglement des Occidentaux sur les racines et la profondeur du conflit. N’importe quel enfant qui grandit à Rabat, même s’il est très loin de la Palestine, sait que si Israël a été créé là où il l’a été, c’est parce les Européens qui ont fait cela, juifs ou non-juifs, se croyaient plus civilisés que des Arabes comme lui, et cela, c’est difficilement tolérable. C’est une dimension du conflit qui est bien plus profonde que ce qui est perçu en général en Occident.

S.C. – A propos de la critique de la politique d’Israël et du sionisme, vous avez écrit : « Lorsque des Juifs comme Norman Finkelstein ou Noam Chomsky osent critiquer la politique du mouvement sioniste, on essaie de les faire taire en les accusant d’une étrange maladie psychologique, la « haine de soi ». Et pour ce qui est des non-juifs, un seul mot suffit : antisémitisme ». Que peut-on faire pour reconquérir un droit de libre expression, actuellement étouffé – notamment en France – par ces accusations infondées ?

Jean Bricmont : Il y a deux types de problèmes : d’une part la démonisation et l’intimidation, d’autre part les procès (Dieudonné Mbala Mbala, Edgar Morin, Israël Shamir et d’autres). Face à cela, il faut défendre la liberté d’expression. C’est une autre erreur de la gauche et, de façon ironique, c’est précisément une gauche qui se veut antifasciste et antistalinienne, qui adopte la doctrine, commune au fascisme et au stalinisme, selon laquelle l’Etat a le droit de déterminer ce qu’on peut dire en matière d’histoire ou sur d’autres sujets. Les lois qui répriment la liberté d’expression partent d’idées antiracistes peut-être généreuses mais mal comprises. Ces lois, de même que la loi Fabius-Gayssot contre le négationnisme, sont en général soutenues par la gauche et l’extrême-gauche (Gayssot est communiste). Je pense que c’est une erreur complète, parce que la réponse à des discours dits de haine, c’est plus de discours, pas moins. Il y a parfaitement moyen de combattre l’antisémitisme tout en respectant la liberté d’expression ; il ne manque pas de médias dans lesquels exprimer des points de vue critiquant l’antisémitisme. Je suis par ailleurs tout à fait d’accord pour critiquer l’antisémitisme mais on ne peut le faire efficacement qu’en distinguant radicalement l’antisionisme, qui consiste en un certain nombre d’attitudes politiques, et l’antisémitisme, qui est une forme de racisme. Les gens qui amalgament les deux pensent qu’ils vont se débarrasser de l’antisionisme en le rendant infâme, en l’associant à l’antisémitisme ; le problème c’est qu’on peut lire l’équation antisionisme=antisémitisme à l’envers, c’est-à-dire légitimer l’antisémitisme en l’associant à l’antisionisme. Ceux qui pratiquent cette assimilation pensent qu’elle va faire disparaître des idées qu’ils n’aiment pas, mais ils ne se rendent pas toujours compte qu’elle peut aussi légitimer des idées qu’ils aiment encore moins.

S.C. – Les mouvements qui se prétendaient anticolonialistes ont appuyé l’idéologie de l’interventionnisme occidental. Des personnalités politiques – comme Bernard Kouchner, Cohn Bendit, Joska Fischer – se sont cyniquement servies des droits de l’homme et la démocratie pour des raisons opportunistes. La responsabilité de ces va-t-en guerre n’est-elle pas d’autant plus grande que les médias leur ont accordé toute latitude pour faire du lavage de cerveaux ?

Jean Bricmont : Je ne veux pas trop m’attaquer à des personnes ; il est vrai que je cite parfois dans le livre des gens qui sont représentatifs de cette mouvance, comme Kouchner ou Havel. Mais l’important, c’est la dérive du mouvement écologique. Quand ce mouvement est né, il était non-violent, contre toute armée, et maintenant il soutient une politique d’ingérence humanitaire qui suppose une armée importante. Exiger une politique d’ingérence humanitaire cela suppose d’avoir des moyens, une armée puissante, la possibilité de transporter des troupes à des milliers de kms. Cette transformation du mouvement écologique est extraordinaire ! À l’époque de la guerre froide, il y avait vraiment une menace de guerre, peut-être exagérée, mais l’URSS était néanmoins puissante et son armée nous était potentiellement hostile. Pourtant, à l’époque, les écologistes prônaient une défense civile non violente, même en cas d’agression soviétique. Donc l’idéologie de l’ingérence a produit des transformations profondes, irréconciliables avec la perspective écologiste de départ, à cause justement de la militarisation que leur nouvelle posture politique suppose. Cela s’est fait dans les années 1990, et ces mouvements opposent maintenant une résistance très faible à la guerre en Irak, ils ne disent pas grand chose sur ce sujet, et ils ne font pas grand chose. Ils ne disent pas par exemple : notre priorité c’est d’exiger le retrait des troupes américaines d’Irak. Aux USA, paradoxalement, il existe une opposition à la guerre très forte dans certaines parties de la droite, qui n’est pas néoconservatrice, mais qui est plus traditionnelle, ainsi que chez certains militaires et leurs familles qui payent le coût de la guerre, en vies humaines. Cette opposition contraste avec l’attitude des démocrates, ou de la gauche « modérée », qui disent : « Il faut continuer à occuper, on ne peut pas laisser tomber les Irakiens etc ». Il n’y a pas que le gouvernement Bush qui affaiblit le mouvement de la paix !

S.C. – Il y a eu unanimité de la part des forces politiques pour balayer les principes qui régissent le droit international. En ne condamnant pas les Etats, qui ont violé ces principes, les instances internationales ont également perdu tout crédit. Le Conseil de sécurité de l’ONU a entériné les pires sanctions. Le temps n’est-il pas venu de mettre des garde-fous pour empêcher la superpuissance des Etats-Unis d’aller plus loin ? Et n’est-il pas déjà trop tard ?

Jean Bricmont : Il n’est jamais trop tard. En ce qui concerne l’ONU, il faut être nuancé. Ce que vous dites du Conseil de Sécurité est vrai, ils ont légitimé l’agression, les sanctions etc. Mais il faut quand même voir l’ONU comme une avancée majeure par rapport à ce qui existait avant 1945, parce qu’elle a renforcé le droit international et a offert un moyen de régler des conflits de façon pacifique avant qu’ils n’éclatent. Les votes de l’assemblée générale de l’ONU sont aussi intéressants : ils expriment sur beaucoup de questions le point de vue de l’opinion publique mondiale. Le problème du Conseil de Sécurité, c’est le droit de veto, et le pouvoir exorbitant des Etats-Unis, qui ont des moyens de pression énormes sur les membres non permanents du Conseil de Sécurité. Toute réforme de l’ONU doit passer par l’ONU, c’est-à-dire avoir l’accord des pays qui ont le droit de veto, et je ne sais pas comment les forcer à admettre des réformes qui seraient positives en ce sens qu’elles limiteraient le pouvoir des états les plus puissants, c’est-à-dire le leur. Je pense que des projets régionaux, le projet bolivarien en Amérique du Sud ou le groupe de Shanghai qui regroupe la Chine, la Russie et d’autres pays, et qui essayent de mettre des garde-fous à l’hégémonie américaine, sont de bonnes choses. Et certains dirigeants américains se rendent bien compte que c’est la politique de Bush qui, par réaction, suscite ces dynamiques, et donc ils voudraient bien une politique plus douce, ce qui se produira sans doute quand les démocrates reviendront au pouvoir, un retour à la politique de Clinton. Si les choses tournent mal en Irak pour eux, et si ça devient catastrophique, il y aura peut-être un électrochoc, une révolte de la population. Pour le moment, la population n’est pas très concernée, elle est relativement indifférente, mais une politique isolationniste pourrait très bien avoir le soutien de la majorité de la population américaine. Pour le reste du monde, ce serait sans doute la moins mauvaise solution.

S.C. – Dès lors que l’agresseur est aussi celui qui finance les ONG, cela implique que l’on attend d’elles qu’elles se conduisent avec les bourreaux comme s’ils étaient parfaitement légitimes. Peut-on encore faire confiance à ces ONG qui ont trempé dans ces désastres programmés et font aujourd’hui de l’humanitaire comme si c’était du business ?

Jean Bricmont : Je ne veux pas me prononcer de façon trop catégorique, je n’ai pas étudié la question des ONG en détail. Je donne simplement un certain nombre d’exemples dans le livre : lorsqu’il y a eu la guerre en Irak, Human Rights Watch a dénoncé la façon dont les USA ont fait la guerre, qui a causé, disaient-ils, des centaines de morts inutiles. Or, d’après une étude publiée par la prestigieuse revue médicale The Lancet, il y aurait eu 100.000 morts civils et, au minimum, on en compte 25 000. Donc la déclaration de Human Rights Watch est tout-à-fait remarquable : on s’indigne en dénonçant un crime, tout en minimisant fortement son ampleur, ce qui est une façon particulièrement hypocrite de le défendre. Le fond du problème, c’est le « N » dans ONG. Dans quelle mesure est-il réel ? Les ONG ne sont pas gouvernementales au sens strict, mais elles sont en général et en grande partie financées par les gouvernements, ou par l’Union européenne, et ça ne semble pas leur poser problème ! En fait, comme ces ONG, sont financées par des pays démocratiques, leurs militants pensent que ce financement ne peut pas avoir d’influence, les biaiser, les amener à faire certaines choses plutôt que d’autres. Or il est évident, pour prendre un exemple extrême, qu’une ONG de médecins ne serait pas financée pour aller soigner les membres de la résistance irakienne. Donc, la source de financement des ONG, qui elle est gouvernementale, influe sur leurs choix. C’est un peu comme la presse : elle est « libre », mais tous les journalistes intériorisent l’idée qu’il y a des choses qui ne se font ou ne se disent pas : celles qui mettraient en cause leurs contacts avec des gens de pouvoir, ou les ressources publicitaires de leurs journaux. Parmi les militants des ONG, la principale naïveté concerne la croyance en la neutralité des États qui les financent.

S.C. – La situation des victimes est encore rendue plus dramatique par l’état d’infériorité dans laquelle ces peuples se trouvent. Il leur est également interdit de résister à l’agresseur. Donc tout se passe comme si la dignité des personnes n’avait pas de valeur quand il s’agit d’Arabes et de musulmans. Or votre livre, comme un cri, laisse entendre que se taire, ce n’est plus possible. Que peuvent faire les citoyens désireux de changer les choses sans se laisser égarer par les politiques ?

Jean Bricmont : J’ai essayé d’argumenter, de faire un livre qui attaque aussi rigoureusement que possible l’idéologie impériale. Je ne veux pas prendre les gens par les tripes, quoique je parte d’une indignation ; j’ai été choqué de voir la faiblesse de l’opposition lors de la guerre en Yougoslavie, dans les mouvements anti guerre, pacifistes, d’extrême gauche, etc. En 2003, la population s’est mobilisée, c’est vrai, mais c’était momentané. La situation en Irak choque probablement beaucoup de gens, mais ils ne comprennent pas que ce qu’il faut faire, c’est dire aux Etats-Unis : « respectez le droit international, point à la ligne, rentrez chez vous ». Si, en Irak, il n’y avait pas eu de résistance, tout le monde aurait dit : c’est très bien, Bush les a débarrassés de Saddam Hussein, et hop, ils auraient fait la guerre à l’Iran, à la Syrie, ou à Cuba, jusqu’à ce qu’ils soient arrêtés quelque part. J’ai toujours pensé, depuis le début de l’idéologie de l’ingérence, que cela mènerait à un nouveau Dien Bien Phu ou à un nouveau Stalingrad, parce que cette idéologie est complètement erronée. Nous devons coopérer avec les pays du Tiers-Monde sur la base d’un respect mutuel, pas nous ingérer dans leurs affaires intérieures. Depuis le début des années 1980, la gauche se trompe complètement de cap avec cette idéologie. En plus, c’est un truc qui flatte le pouvoir des pays occidentaux (vous allez sauver les Kosovars, les femmes afghanes, etc.), et surtout son pire aspect, le pouvoir militaire.

S.C. – Vous dites que l’avenir retiendra sans doute de notre époque l’image d’une indifférence généralisée vis-à-vis de politiques criminelles mêlée à une parfaite bonne conscience, symbolisée par le moralisme d’un Kouchner justifiant indirectement le cynisme d’un Rumsfeld. Dans l’immédiat, après avoir détruit et démembré l’Irak, brisé les gens, l’Iran et la Syrie sont à leurs tours menacés par Bush, Blair et aussi Chirac cette fois. N’est-ce pas l’hypocrisie, les mensonges, et les soumissions qui caractérisent la politique et la diplomatie ? Peut-on néanmoins espérer que notre avenir sera moins cruel que notre passé ?

Jean Bricmont : Il y a une espèce de course de vitesse entre la superpuissance américaine et l’opinion publique mondiale : si cette opinion est suffisamment forte, les Etats-Unis vont se trouver dans une situation où l’on peut espérer qu’ils seront bloqués. La situation militaire en Irak est le nœud de tout ; tant qu’ils sont immobilisés par la résistance en Irak, je ne les vois pas attaquer d’autres pays, sauf par des bombardements. Ils peuvent bombarder l’Iran et la Syrie, mais n’ont pas assez de troupes pour les envahir. En plus, il y a l’Amérique latine où la situation n’est pas du tout bonne pour les Américains. Ce qui est très dangereux, c’est la nouvelle posture du Pentagone qui envisage ouvertement l’usage d’armes nucléaires contre des pays qui n’ont pas de telles armes. C’est leur nouvelle doctrine. Beaucoup de scientifiques américains et français se mobilisent contre cette politique. Il faut quand même espérer qu’il y ait une réaction, aux États-Unis, qui les empêche d’utiliser l’arme toute puissante qu’est l’arme nucléaire. Ils ont toujours eu une double stratégie : les armes conventionnelles, en quantité absurde, plus l’arme nucléaire. Ils ont démontré en Irak, à la surprise de beaucoup de gens, que les armes conventionnelles n’étaient pas suffisantes. Donc, la seule chose qui leur reste, c’est l’arme nucléaire. Il faut empêcher qu’ils l’utilisent ! Pour convaincre l’opinion, ils disent « on va miniaturiser l’arme nucléaire », elle sera moins dévastatrice, donc son usage sera plus acceptable politiquement. C’est très dangereux. Il y a bien une course de vitesse entre un militarisme américain qui risque de ne pas accepter sa défaite, et l’opinion publique mondiale, y compris une bonne partie de l’opinion publique américaine, puisqu’il y a une fraction importante de celle-ci qui pense qu’il faut destituer Bush, ce qui n’est déjà pas si mal.

S.C. – Votre livre, qui fait appel à la sensibilité et la compassion que l’on doit aux êtres qui n’ont pas la possibilité de vivre dignement, peut contribuer à augmenter les chances d’une prise de conscience. Mais peut-on vraiment espérer que les dirigeants qui ont fait fausse route vous liront et se raviseront sous la pression de l’opinion publique, et particulièrement de leurs électeurs ?

Jean Bricmont : Je ne m’attends pas à ce que des dirigeants comme Bush me lisent. Ils ne lisent d’ailleurs pas beaucoup. Mais je souhaite ouvrir le débat dans la gauche, et y recréer l’attitude qu’il y avait dans les mouvements anticolonialistes du passé, et qui était beaucoup plus lucide sur ce que sont nos propres pays. De plus, il faut se rendre compte qu’en Occident, nous sommes principalement responsables de la politique des pays occidentaux. Lorsque nous voyons des politiques qui ne nous plaisent pas dans le tiers monde, il faut commencer par en discuter avec les gens qui vivent là-bas, mais avec des organisations représentatives des masses, pas avec des groupuscules ou des individus isolés. Il faut essayer de voir si leurs priorités sont les mêmes que les nôtres. Par exemple, les gens ordinaires en Amérique latine ne voient pas Cuba de la même façon qu’en France, où il est très difficile de dire quelque chose de gentil sur Cuba, alors que ce pays est assez populaire en Amérique latine. Quelqu’un comme l’ancien premier ministre de Malaisie, Mohammed Mahatir, est démonisé chez nous (pour antisémitisme), mais ce qu’il dit est sans doute relativement populaire dans les pays musulmans (et pas simplement à cause de l’antisémitisme). Il y a une extraordinaire bonne conscience occidentale qui consiste à dire : « ces gens sont des dictateurs, ou des musulmans fanatiques, des extrémistes, etc. », qui permet d’ignorer et de ne pas écouter ce que pense une grande partie du genre humain. J’espère que le mouvement altermondialiste, mettra en place des canaux permettant une meilleure compréhension des points de vue du Sud. Pour l’instant, la gauche occidentale a tendance à rester dans son coin, tout en ayant très peu d’influence là où elle vit et en jouant indirectement le jeu de l’impérialisme en démonisant l’adversaire , l’autre, l’Arabe, le Russe, le Chinois … au nom de la démocratie et des droits de l’homme. Ce dont on est principalement responsable, c’est de l’impérialisme de son propre pays. Commençons donc par nous attaquer à cela et à nous y attaquer de façon efficace ; les crimes des autres, Saddam, Milosevic, Ben Laden, on en parlera après.

(Je remercie chaleureusement Charlotte de Saussure d’avoir bien voulu retranscrire l’enregistrement).

P.S. 

Bibliographie. 
  Jean Bricmont, Impérialisme humanitaire. Droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort ?, Aden, Bruxelles, 2005, 18 Euros. 
  Jean Bricmont, Régis Debray, A l’ombre des Lumières, Odile Jacob, Paris, 2003 
   Jean Bricmont, Alan Sokal, Impostures Intellectuelles, Odile Jacob, Paris, 1997 (2ème édition, Le livre de poche, 1999) 
  Jean Bricmont, Diana Johnstone, « Les deux faces de la politique américaine », in : L’empire en guerre (coll.), Le temps des cerises, Paris, 2001 
  « Folies et raisons d’un processus de dénigrement, Lire Noam Chomsky en France », postface in : Noam Chomsky, De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis, Agone, Marseille, 2002 
  « L’espoir change-t-il de camp ? » in : Mourir pour MacDo en Irak (coll.), Aden, Bruxelles, 2004 
  Préface in : Norman Finkelstein, Tuer l’espoir : introduction au conflit Israélo-Palestinien, Aden, Bruxelles, 2003 
   « Donner un contenu concret à la notion de classe », préface in : Geoffrey Geuens, Tous pouvoirs confondus, EPO, Bruxelles, 2003 
  « La fin de la « fin de l’histoire » », et « Questions aux « défenseurs des droits de l’homme » », in : 11 septembre 2001, La fin de la « fin de l’histoire » (coll.), Aden, Bruxelles, 2001.
 

Un Etat unique pour les Israéliens et les Palestiniens

Mahmoud Musa :

Un Etat unique pour les Israéliens et les Palestiniens.

Entretien réalisé par Silvia Cattori
Novembre 2005
Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier
 
Silvia Cattori : Pendant toutes ces années où l’Autorité palestinienne s’est prêtée au jeu des Entretien réalisé par Silvia Cattori

Novembre 2005
Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier
 
Silvia Cattori : Pendant toutes ces années où l’Autorité palestinienne s’est prêtée au jeu des négociations, les Palestiniens ont cumulé frustrations et souffrances. Israël qui a profité de ce temps pour consolider ses acquis, ressort plus fort que jamais. La dernière proposition de paix d’Ariel Sharon laisse aux Palestiniens 8 % du territoire historique. Que ressentez-vous à l’idée qu’aucun des objectifs de l’Organisation de libération palestinienne (OLP) n’a été réalisé à ce jour ?
 
Mahmoud Musa : Tout ce qui se passe, depuis quinze ans, depuis la conférence de Madrid, ne saurait être appelé « négociations ». A l’époque, le Premier ministre israélien Itzhak Shamir avait dit : « Je peux faire en sorte que ce petit jeu se prolonge au moins dix ans ». Personne ne s’attend à ce que le petit jeu perdure encore quinze ans. L’objectif du gouvernement israélien, c’est de prendre le contrôle de la terre, de détruire l’économie, de massacrer les Palestiniens ou de les humilier, afin de poursuivre le processus d’épuration ethnique commencé en 1947. L’Autorité palestinienne devrait cesser de participer à cette mascarade.
 
Silvia Cattori : Jusqu’ici, tous les accords – d’Oslo à Genève – étaient basés sur des postulats moralement inacceptables dont, notamment, la séparation entre deux peuples sur des bases ethniques. Or cette option, qui aboutirait à créer une pseudo-Palestine, qui ne concernerait qu’un tiers des Palestiniens et moins d’un cinquième de leurs terres, semble ne plus faire l’unanimité. De la Feuille de Route, chère à Bush, nul ne parle plus. Pensez-vous qu’un Etat unique soit une alternative envisageable, à terme ?
 
Mahmoud Musa : Il y a eu quantité de plans : Madrid, Oslo I, Oslo II, Wye River, Camp David, Plan Tenet, Document Mitchell, Accords de Sharm el-Sheikh, Initiative de Genève, Feuille de route… : tout ceci a pour but de séparer les juifs et les Palestiniens, alors qu’ils vivent déjà largement mélangés entre eux et que leurs ressources naturelles et leurs économies respectives ne peuvent être séparées. C’est pour inscrire dans le marbre ce système d’apartheid qu’une muraille et des autoroutes réservées sont en cours de construction. Ce processus doit prendre fin, et un processus d’édification d’un seul Etat, démocratique, doit être initialisé.
 
Silvia Cattori : Les Palestiniens qui sont regroupés dans des mouvements religieux n’ont-ils pas des aspirations nationalistes susceptibles de contrecarrer cette idée d’un Etat unique pour tous ?
 
Mahmoud Musa : Ce sont des partis et formations confessionnels. La religion aide les gens à supporter les conditions très dures dans lesquelles ils doivent survivre. Ils n’ont absolument rien contre l’idée de vivre dans un même Etat (avec les juifs), dès lors qu’ils n’y seraient pas confrontés à des discriminations. Les Palestiniens sont en train de lutter contre le colonialisme ; pas contre le judaïsme. De même que les Noirs sud-africains se battaient contre le colonialisme et l’apartheid, et absolument pas contre les Blancs.
 
Silvia Cattori : Si la revendication d’un Etat unique est la seule solution viable, car plus équitable et conforme au droit international, pourquoi jusqu’ici est-ce la solution basée sur deux Etats qui est mise en avant par le camp de la paix et les instances internationales ?
 
Mahmoud Musa : La situation que vous décrivez s’est installée essentiellement parce que l’Autorité palestinienne en a appelé à une solution à deux Etats. Toutefois, ceci est en train de changer, et rapidement, parce que les gens se rendent compte qu’un Etat palestinien viable est impossible et qu’une solution à deux Etats n’apporterait ni la paix, ni la prospérité au Moyen-Orient, et donc au monde, d’une manière générale.
 
Silvia Cattori : Même si la solution d’un Etat unique et démocratique, où Israéliens et Palestiniens vivraient à l’intérieur des mêmes frontières, était soutenue par la communauté internationale, ne pensez-vous pas qu’Israël empêcherait cette idée de se concrétiser ?
 
Mahmoud Musa : Si, bien sûr. Les régimes colonialistes de peuplement refusent toujours de renoncer à leur mentalité exclusiviste et raciste, et ne deviennent pas démocratiques du jour au lendemain. Toutefois, la communauté internationale est en train de prendre conscience du fait qu’il n’y a pas de place pour le colonialisme, l’apartheid et les Etats purs, du point de vue ethnique, au vingt-et-unième siècle.
 
Silvia Cattori : Si on se base sur le fait qu’avant 1948 les Arabes vivaient en harmonie avec les juifs venus s’installer progressivement en Palestine, il semble envisageable qu’ils puissent vivre tous ensemble. Mais après tout le mal qui leur a été fait, les Palestiniens pourront-ils partager leurs terres avec ces colons qui affichent une attitude exclusive, le rejet des Palestiniens et de la religion musulmane ?
 
Mahmoud Musa : Les Palestiniens sont conscients du fait qu’un Etat unique démocratique améliorerait leurs conditions de réfugiés soumis à occupation et générerait la paix dans l’ensemble de la région.
 
Silvia Cattori : Des Palestiniens vivent déjà dans un même Etat que les juifs, en Israël. Sauf qu’aujourd’hui ils sont discriminés et n’ont pas les mêmes droits que les Israéliens de confession juive. Mais pour que cela cesse, il faudrait qu’Israël renonce à son statut d’Etat juif, et devienne un Etat véritablement démocratique. Or cela paraît inimaginable !
 
Mahmoud Musa : Les régimes colonialistes de peuplement se cramponnent à leur mentalité, comme je l’ai indiqué. Toutefois, pour les Israéliens, le renoncement à ces attitudes colonialistes présenterait de nombreux avantages. La paix réduirait la nécessité de gaspiller d’énormes ressources en armements et elle ouvrirait à Israël l’immense marché des mondes arabe et musulman. Il en va de l’intérêt de la communauté internationale de favoriser cette solution.
Silvia Cattori : L’Autorité palestinienne qui, depuis Oslo, a abandonné la lutte, n’est-elle pas devenue pour le peuple palestinien, qui souffre de l’occupation, un fardeau qui s’ajoute à l’oppression israélienne ?
 
Mahmoud Musa : L’existence de l’Autorité palestinienne empêche la formation d’un Etat unique car, dans ce cas, ses épigones perdraient leurs privilèges. Il est dans l’intérêt d’une solution au conflit que l’autorité s’auto-dissolve et que se forme un parti de défense des droits de l’homme qui lutte pour la démocratie politique et sociale.
 
Silvia Cattori : Qu’éprouvez-vous, à l’égard de tous ceux qui, en Israël et dans le monde, appuient le projet politique d’un Etat qui pratique la discrimination raciale et refuse aux Palestiniens de retourner sur leur terre ?
 
Mahmoud Musa : La réalité dont vous faites le constat est due au fait que les mass media sont contrôlés par les puissants. Toutefois, cela est en train de changer, grâce, principalement, à Internet.
 
Silvia Cattori : Une Autorité palestinienne qui se dote d’ambassadeurs et de ministres, n’est-ce pas une absurdité ? S’étant compromise dans des négociations avec Israël, l’Autorité palestinienne n’a-t-elle plus d’autre choix que de collaborer avec lui, et donc de capituler ?
 
Mahmoud Musa : L’Autorité palestinienne est une autorité sans Etat, qui fait tout afin de perpétuer la fantasmagorie d’un Etat dépourvu de territoire. Elle est soutenue par les Etats-Unis et leurs alliés. Par ailleurs, elle est vermoulue par la corruption. Cela seul suffit à la placer dans l’incapacité d’apporter la paix et la prospérité.
 
Silvia Cattori : Quel message adressez-vous aux mouvements de solidarité qui ont jusqu’ici soutenu la politique de l’Autorité palestinienne ?
 
Mahmoud Musa : C’est en défendant un Etat unique démocratique s’étendant à toute la superficie de la Palestine historique que le mouvement international de solidarité contribuera aux intérêts de tous les peuples de cette région du monde, du Moyen-Orient, et à la cause de la paix dans le monde, d’une manière générale. Voilà ce que j’ai à leur dire…
 
Silvia Cattori : Dans le contexte actuel, extrêmement  sombre, que peuvent encore espérer les Palestiniens ?
 
Mahmoud Musa : Les Palestiniens luttent depuis près d’un siècle. Ils voient les nombreux exemples de peuples qui se sont battus encore plus longtemps qu’eux, et qui ont obtenu la victoire.
 
* Le Professeur Mahmoud N. Musa est Palestinien. Il est né dans une famille qui vivait et travaillait en harmonie avec des juifs, à Haïfa, jusqu’en 1948. C’est alors qu’il se retrouva réfugié dans ce qu’on appelle de nos jours la Cisjordanie. Il a fait des études de médecine et a travaillé dans la recherche aux Etats-Unis, où il est devenu professeur de psychiatrie. Il est président de l’Association pour Un Etat (unique) Démocratique en Palestine / Israël.
http://www.one-democratic-state.org

Entretien avec Dieudonné

Dieudonné : « Tous les combats pour la justice me passionnent »

Entretien réalisé par Silvia Cattori le 13 septembre 2005

http://www.lesogres.org/

 « La vérité finira par se savoir » disait Dieudonné lors d’un premier entretien (1). Mais pour que cette vérité finisse par émerger, Dieudonné n’en a pas moins dû énormément trimer et souffrir. Connu hier comme un des comiques les plus aimés de France, Dieudonné allait de succès en succès. Il aurait pu en rester là. Sensible à l’injustice, Dieudonné a toujours été de tous les combats sans rencontrer de problèmes ; jusqu’au jour où il a dit le mot de trop : « Israël ». C’était le 3 décembre 2003. Dès lors, toute la famille pro-israélienne qui s’active autour du CRIF, de la LICRA, de l’UEJF, entre autres, s’est déchainée contre lui. En butte depuis bientôt deux ans à des calomnies et poursuites judiciaires, il est temps de demander à ces organisations communautaires – qui sont là pour jeter de l’huile sur le feu et créer un état de guerre partout où des voix critiques se lèvent – de cesser de le harceler. Si Dieudonné a pu tenir bon jusqu’ici, parviendra-t-il à résister encore longtemps aux attaques continuelles de ces intervenants, qui, en France, paralysent tout débat politique avec le chantage de « l’antisémitisme et du négationnisme » et veulent sa mort artistique ? S.C.

S. Cattori : On vous a interdit de médias, on vous a interdit de spectacle, on a dénaturé vos propos, on vous a agressé physiquement, on vous a attaqué en justice ; et quand les tribunaux vous ont lavé de l’accusation « d’antisémitisme » les médias n’en ont pas pipé mot. Que ressentez-vous là devant ?

Dieudonné : On s’habitue à tout. L’essentiel pour moi est de pouvoir continuer de jouer mes spectacles.

S. Cattori : Tout personnage médiatique victime d’une accusation « d’antisémitisme », a généralement de la peine à revenir à une vie normale. Or vous, vous êtes toujours là. Ils n’ont pas réussi à vous faire disparaître !?

Dieudonné : Je pense qu’ils ont fait une erreur avec moi. Les tribunaux l’ont dit, je n’ai jamais incité à la haine ni à la violence. Tout mon travail aurait pu passer inaperçu s’il n’y avait pas eu cette réaction démesurée de la part de ces mouvements ultra communautaires comme le CRIF, la LICRA, etc, qui m’ont violemment agressé. Ils se sont excités sur un leurre. Mon image médiatique n’était que le simple résultat de mon travail d’humoriste. Je n’étais pas un personnage politique au départ, je ne représentais aucun danger. Finalement, par leurs réactions disproportionnées ils ont mis en lumière tout ce qui était caché : tout l’arsenal médiatique quasi militaire dont ils disposent. Ils m’ont jeté dans une guerre. Les médias de ce pays n’avaient pas à faire écho avec cette violence et cette ampleur à un simple sketch d’humoriste. Je pensais sincèrement qu’il existait une intelligence. Je me suis trouvé en présence d’une bestialité féroce.

S. Cattori : Etes-vous fâché contre tous ces médias qui se sont fait l’écho de tant de calomnies et de mensonges ?

Dieudonné : Les médias sont allés trop loin. Je n’ai fait que caricaturer un colon juif. Cela dit, nombre de médias sont des entreprises privées. On ne peut pas leur reprocher de boycotter Dieudonné dans la mesure où celui-ci ne correspond pas à la ligne éditoriale du responsable de l’entreprise. C’est une histoire de gros sous. Pour moi, les médias libres c’est Internet. Ce qui est regrettable est que, dans le service public, on en  arrive à  ce que le présentateur Marc Olivier Fogiel, (2) qui m’a vilipendé au lendemain d’un sketch, ait des comportements qui le conduisent à être condamné pour injure raciale par la justice.

S. Cattori : L’idée de laisser cette lutte à d’autres et de redevenir un des comiques le plus aimés de toute la France ne vous effleure-t-elle pas ?

Dieudonné : De cette confrontation directe avec le sionisme – suite à mon sketch sur un colon juif israélien – j’ai tiré le spectacle « Mes excuses ». Aujourd’hui je suis passé à un autre sujet : la laïcité. C’est d’elle que je parle dans « 1905 ». De la séparation de l’Eglise et de l’Etat, qui consiste à laisser dans la sphère privée des organisations comme le CRIF, l’église catholique, les mouvements musulmans.

S. Cattori : Ne jouer pratiquement que dans votre théâtre (3) est-ce assez ?

Dieudonné : C’est vraiment un plaisir de jouer dans une petite salle de 200 places. C’est le boulot que j’aime : être le soir sur scène et jouer mon spectacle. Au-delà, on quitte une dimension humaine, on va vers quelque chose qui me dépasse. C’est l’industrie des médias, ce n’est pas mon métier. Pouvoir m’exprimer dans mon théâtre me donne une liberté, me permet un style de création différent. Mais il m’arrive aussi de jouer devant des milliers de spectateurs : je vais jouer le 22 décembre au Zénith mon dernier spectacle « 1905 ».

S. Cattori : Pensez-vous que les choses vont repartir ?

Dieudonné : Je pense que je vais rester encore pendant un certains temps cette sorte de diable que l’on a fabriqué.
  
S. Cattori : A votre sortie victorieuse du tribunal, le 7 septembre 2005, vous aviez affirmé votre désir de tourner la page. Mais est-ce que vos détracteurs vont la tourner ?

Dieudonné : J’ai dit en effet vouloir passer à autre chose ! Leur réponse a été une lettre recommandée ce matin : la Licra et autres organisations sectaires n’ont pas accepté la décision du tribunal et se pourvoient en cassation.

S. Cattori : Que veulent-ils obtenir en s’acharnant sur vous de la sorte ?

Dieudonné : Je pense qu’au travers des lynchages qu’ils organisent, ils veulent montrer à tous les noirs, que ceux-ci doivent rester à leur place, et que, s’ils se hasardent à marcher sur des chemins interdits, ils seront brimés. Malcom x, Martin Luther King, Lumumba, Jean-Marie Jibao, n’ont-ils pas démontré que, quand la libre pensée est exprimée par un homme à la peau noire, il devient un homme à abattre ?

S. Cattori : Comptez-vous poursuivre en justice ceux qui vous ont porté préjudice ?

Dieudonné : Oui, il va y avoir toute une série de procès. Je vais notamment m’attaquer à ceux qui se sont répandus en calomnies qui m’ont porté gravement atteinte ; comme le site de Proche-Orient Info qui a divulgué des fausses informations, ou Bernard-Henri Lévy qui m’a traité de « fils de Le Pen » et a qualifié mon public « d’antisémite ».

S. Cattori : Est-ce pour ne pas devoir payer des dommages que Proche-Orient info a fermé son site ?

Dieudonné : Ce n’est pas exclu.

S. Cattori : Alors, contre qui les juges pourront-ils statuer ?

Dieudonné : Contre la journaliste Elisabeth Schemla.

S. Cattori : Quand vous avez dit « pornographie mémorielle » les réactions ont été d’une extrême violence ! Mais même là, vous avez su garder votre sang froid !?

Dieudonné : Oui c’était très violent. Mais vous savez que je n’ai jamais placé ces deux mots dans le contexte que les animateurs du site Proche-Orient info lui ont attribué. C’était une manipulation de leur part. Ils devront répondre de cela devant le tribunal. Entre temps, ils ont fermé leur site.

S. Cattori : Tous ces procès ne sont-ils pas épuisants ?

Dieudonné : Oui, d’autant que je me déplace ; je suis présent lors de chaque audience.

S. Cattori : N’êtes-vous pas ruiné par ces procédures ?

Dieudonné : Si, mais comme je n’ai pas un grand niveau de vie, c’est supportable.

S. Cattori : Ces polémiques n’ont-elles pas pesé également sur votre vie de famille ?

Dieudonné : Je ne peux pas dire qu’il n’y a pas eu de répercussions négatives. En particulier à la suite de l’agression que j’ai subie de la part de quatre soldats israéliens, en Martinique, en mars 2005. Cela a été dur. Mais j’ai cette chance de savoir transformer l’adversité en création. Je crois pouvoir d’ores et déjà dire que c’est une expérience qu’il vaut la peine de vivre !

S. Cattori : A ce point ?

Dieudonné : Oui. J’ai fait là une expérience humainement passionnante ! Ce n’est pas courant pour un comique de se trouver dans une pareille situation et de pouvoir la dédramatiser, transcender par le rire tant de gravité, en puisant dans son propre vécu !

S. Cattori : Vous avez un tempérament combatif !

Dieudonné : Tous les combats pour la justice me passionnent.

S. Cattori : Vous sentez-vous concerné pas la négrophobie ambiante ?

Dieudonné : C’est inquiétant. On a pu voir les conséquences dramatiques de ce racisme lors du cyclone Katrina, en Louisiane, où rien n’avait été prévu pour protéger ces quartiers habités par des noirs. On a pu le voir également chez nous, lors des incendies d’immeubles insalubres où des dizaines de noirs ont perdu la vie.

 S. Cattori : Faut-il s’attendre à des affrontements ?

Dieudonné : Je pense que l’affrontement a déjà commencé. Il a été provoqué, dès avril 2004, par les déclarations négrophobes d’Alain Finkielkraut, notre théoricien de « l’islamophobie » qui parle de race blanche, de « peuple élu » ; il stigmatise la population noire, qualifie les Antillais d’assistés qui filent un mauvais « coton » idéologique.

S. Cattori : Pensez-vous que votre couleur de peau a également sa part dans la violence des accusations qui vous visent et non pas seulement votre critique d’Israël ?

Dieudonné : Je crois que tout est parti du dossier de la traite négrière, de mon idée de réaliser un film sur le Code Noir. Dès que l’on ouvre ce dossier, c’est là que les problèmes commencent, car on touche à la responsabilité de chacun. Suite au débat que j’ai soulevé, le journaliste du Nouvel Observateur Askolovitch, a fait un dossier où il nie la participation de trafiquants juifs dans ce commerce. Or les instances juives n’ont pas l’intention de laisser ternir leur réputation de « peuple élu » en reconnaissant la vérité historique ; ils préfèrent réécrire l’histoire. Des livres, comme celui de l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, minimisent la traite négrière. Les articles de journalistes comme Askolovitch la nient. Or aujourd’hui, avec Internet, il n’est plus possible d’étouffer la vérité.

S. Cattori : Mais, quand Bernard-Henri Lévy a appelé à boycotter vos spectacles n’était-ce pas votre critique de l’Etat d’Israël qui le motivait ?

Dieudonné : Pourquoi devrait-il m’interdire de travailler parce que je soutiens la cause des Palestiniens ? Moi je n’ai pas empêché BHL, Bernard Kouchner, et toute cette équipe de soi-disant « sauveurs » qui tire en grande partie sa popularité du malheur des gens, d’aller par exemple se faire prendre en photo au milieu des Somaliens ?! Je leur laisse cette liberté là de faire carrière et business sur la souffrance des Algériens, des Africains, des Afghans. Je ne vois pas pourquoi, moi, je ne pourrais pas parler de la souffrance des Palestiniens et me sentir humainement proche de leur combat. Les Palestiniens se battent pour la justice et la liberté. Je les trouve courageux : c’est mon droit de me sentir plus proche des familles des résistants que des familles des soldats de l’armée israélienne qui détruisent leurs maisons et leurs vies.

S. Cattori : Comment avez-vous ressenti le fait que toute la classe politique de gauche comme de droite a participé à votre lynchage médiatique ?

Dieudonné : Les Français ont dit NON à toute cette classe politique là. Et c’est rassurant ! Un NON qui n’était pas un refus de l’Europe. Mais clairement un NON à l’adresse de Jacques Chirac, de François Hollande, etc. Tous ces personnages qui, dans les partis et les associations, m’ont accusé d’antisémitisme, montrent qu’il n’y a plus aucune moralité ni aucune éthique de leur part.

S. Cattori : N’êtes-vous pas fatigué de vous battre contre tant d’adversité ?

Dieudonné : Je suis arrivé à un moment de mon parcours où il faut savoir se déterminer par rapport à une éthique. La liberté de chaque individu est d’évoluer dans un univers de vérité. On ne peut pas vivre dans le mensonge. Ce serait une vie étouffante. La mort est préférable à une vie de rampants. L’histoire du peuple dont je suis issu – même si je ne suis pas communautaire et je rêve d’universalité et d’humanisme – a été travestie. Je veux simplement offrir à mes semblables un message de justice et leur dire : « soyons conscients de nos droits ».

S. Cattori : Des millions d’admirateurs ne savent plus ce que vous êtes devenu. Ne craignez-vous pas de vous couper d’eux ?

Dieudonné : C’est vrai, une grande partie des gens ne savent pas ce qui s’est passé. Mais je fais mon boulot. Ce qui a changé est que je ne suis plus dans « l’industrie » du spectacle. Je pense être plus en contact avec la réalité que ceux qui sont à l’intérieur du système et qui, finalement, sont paralysés par les intérêts croisés des uns et des autres. C’est une histoire, un parcours qui me convient ; le résultat d’une volonté artistique. Je vis de ce travail, encore aujourd’hui, tout à fait convenablement. Je nourris mes enfants. Je suis libre de tout intermédiaire, dans une relation directe avec le public. Je n’ai plus d’intermédiaires parce que je joue dans mon théâtre. Que puis-je demander de plus ? De passer chez Drucker ou Ardisson ? En général, l’industrie médiatique nuit à la créativité artistique. Moins on est en contact avec le milieu du show business, et mieux on peut accomplir son travail d’acteur et d’interprète. Mon style est celui de la libre pensée. De n’avoir pas d’intermédiaires entre moi et le public, me permet une création qui n’est influencée que par mon propre regard.

S. Cattori : Malgré le fait que vous avez été interdit de médias, vous avez obtenu la reconnaissance et le soutien d’une large partie de la population. Ne craignez-vous pas, cependant, que le mouvement d‘opinion en votre faveur ne fasse demain l’objet d’une instrumentalisation?

Dieudonné : Je sais très bien ce à quoi vous vous référez : la supercherie et les mensonges sur lesquels les partis se fondent pour instrumentaliser les causes qu’ils prétendent défendre ! Ce fut une de mes premières découvertes et une grande déception. Ces instrumentalisations ont commencé dans les années quatre-vingt quand le parti socialiste a créé l’association SOS racisme dans le but de récupérer les « beurs ». L’ex-trotskiste Julien Dray qui en a été le fondateur, Harlem Désir l’animateur, se sont servis de la souffrance des immigrés pour faire carrière mais ils n’ont bien sûr pas combattu le racisme anti-arabe. SOS racisme, comme les associations antiracistes qui ont été créées depuis lors, ont été détournées de leur but et se sont transformées en officines racistes. Elles ont fait la chasse à de faux « antisémites ». Tout cela a créé un très mauvais climat. C’est pourquoi je porte, aujourd’hui, un regard extrêmement critique sur ces partis et groupuscules de gauche qui instrumentalisent les causes à des fins de mainmise politique. Je suis un homme de gauche ; mais de cette gauche qui a un jour envisagé la loi de séparation des églises et de l’Etat ; de cette gauche  des lumières qui avait une réflexion universaliste moderne. Or, quand on voit la gauche, en France, apporter son soutien inconditionnel à l’Etat d’Israël, aller en Israël faire l’éloge du mur de Sharon, on ne peut que la renier. Je suis lucide. Je connais toutes ces pratiques. Je pense qu’il leur sera difficile d’instrumentaliser l’opinion des gens qui me soutiennent et qui se reconnaissent dans l’association « Les OGRES » (Ouverture Géographique Religieuse Ethnique Sociale) ; association née suite au lynchage médiatique qui a commencé en décembre 2003.

S. Cattori : Finalement, par leur acharnement communautariste, ceux qui ont cherché à vous réduire au silence ne vous ont-ils pas rendu communautariste malgré vous ?

Dieudonné : Je suis un homme noir, je ne me ferais ni défriser ni blanchir la peau. Il se trouve que les noirs sont ceux qui sont le plus exposés au racisme et aux humiliations. Le fait d’être métis, d’être noir, me donne une responsabilité par rapport à cette injustice. Il ne s’agit pas d’un combat communautaire. Tous les combats pour la justice me touchent. Les OGRES sont basés sur l’ouverture entre gens de toutes origines et croyances. C’est l’antithèse de ce que les groupes sectaires ont toujours cherché à propager. Nous voulons croire en ce projet égalitaire. Or, qu’avons-nous découvert au travers de cette confrontation ? Le discours de haine, arrogant, cynique, de ce communautarisme religieux du CRIF, va à l’inverse du rêve républicain qui est le mien. Je ne suis qu’un humoriste dont la vocation est de dédramatiser. Il faudrait que ceux qui me font des procès n’y voient rien d’autre que cela. C’était inouï de voir Sarkozy me placer, lui aussi, au centre du débat, alors que je n’avais fait qu’un simple sketch. Ce fait même prouve bien que l’humour est la seule façon qui reste pour aborder l’irrationnel. Je suis un comique et au milieu de ce chaos la seule chose que je veux est de faire rire les gens.

S. Cattori : Ils ont voulu vous faire taire et vous êtes toujours là, fort de vos vérités qu’ils ne veulent pas entendre !

Dieudonné : J’ai mûri, là, au travers. Je pense que tout ce temps était nécessaire, c’était un temps d’apprentissage. Là, je serai bientôt prêt.

S. Cattori : Pensez-vous vous présenter comme candidat à la candidature présidentielle, en 2007 ?

Dieudonné : Je pense que cela pourrait être un moment étonnant. Mais là, c’est un autre métier.

S. Cattori : Vous l’avez déjà fait non !

Dieudonné : Oui, en d’autres temps !

Fin

 (1) http://www.oulala.net/Portail/article.php3?id_article=1515
 
(2) Suite à la plainte portée par Dieudonné à la suite d’un SMS diffusé à l’antenne dans l’émission « On ne peut pas plaire à tout le monde », Marc-Olivier Fogiel a été condamné par le tribunal correctionnel de Montpellier à 5.000 euros d’amende ; Marc Tessier, à l’époque président de France Télévision, à 4.000 euros ; Laurent Bon, alors rédacteur en chef de cette émission, à 2.000 euros ; Alexandre Gamelin, assistant de production, à 1.000 euros.

(3) Théâtre de La Main d’Or, 15 Passage de la Main d’Or, Paris
 

Les propagandistes

Les propagandistes
 par Silvia Cattori* (31 août 2005)

La militante suisse des Droits de l’homme et journaliste, Silvia Cattori, a découvert la réalité de l’occupation israélienne lors d’un reportage qu’elle réalisait sur l’opération « Bouclier de protection ». Depuis, elle s’indigne du caractère biaisé des informations publiées sur ce sujet en Europe. Elle dénonce ici le rôle de certains intellectuels qui se comportent en propagandistes zélés du colonialisme israélien et font taire toute critique en maniant abusivement l’accusation d’antisémitisme.


Etre humain c’est être présent à l’instant même où l’on sait que des humains, quels qu’ils soient, sont sauvagement violentés par plus forts qu’eux. Or tout le monde ne l’entend pas de cette oreille.

Il y a, dans toutes sortes d’arènes médiatico-politiques – en France surtout – une « intelligentsia » fondamentalement anti-arabe et anti-musulmane, qui a toute latitude de monopoliser la parole et dont les prises de positions imposent une lecture biaisée de l’horrifiante réalité au Moyen-Orient et en Afghanistan. Son influence – qui s’étend par cercles concentriques, parfois bien au-delà de l’Hexagone – pèse d’un poids décisif dans l’orientation de l’opinion et les décisions politiques.

Ainsi, quelques propagandistes, sans problèmes de conscience ni considération humaine, quand il s’agit de déformer les faits dans le sens de leurs objectifs, peuvent – au détriment d’une réflexion équilibrée – donner une vision tronquée et mensongère, dicter une manière de voir et d’exclure à « l’israélienne », instruire des procès contre ceux qui défendent des thèses opposées. 
Ils sont bien connus du public. En France, ils sont de toutes les tribunes culturelles et politiques. Ils s’appellent, notamment, Alain Finkielkraut, Alexandre Adler, Bernard-Henri Lévy, André Glucksmann [1]. Ils ne sont, a priori, ni de droite ni de gauche. Ils sont centrés sur leur cause : la défense d’Israël et l’éradication de ceux qu’ils qualifient « d’antisémites ».

Ils s’émeuvent quand il y a des victimes en Israël mais se refusent à toute compassion quand les victimes sont arabes [2]. Et, lorsque leur parti pris communautariste est mis en question, ils se prévalent du poids de la Shoah, invoquent la « judéophobie », ce qui met automatiquement leurs contradicteurs dans la position de coupables.

Or, il n’y a pas dans nos sociétés, de « haine du juif » comme ils l’affirment à cor et à cris. « Il est plus que temps de le dire, à haute et intelligible voix : de toute l’histoire juive (…) il n’y a jamais eu d’époque aussi dénuée d’antisémitisme que la nôtre. Jamais les juifs n’ont connu période plus favorable que la période actuelle. » Ran Ha Cohen ne pouvait mieux dire ! [3]

Par contre, ce qui est palpable, réel et difficile à tolérer, c’est la haine et la méfiance à l’égard des Arabes et des musulmans. Haine et méfiance qui s’expriment à toute occasion. Comme lors de la visite à Paris du Premier ministre Ariel Sharon, où celui-ci a pu déclarer publiquement sans susciter de réaction : « Ma mère m’a donné un conseil, qui fut un phare tout au long de ma vie. Ma mère me disait (…) ne crois absolument pas les Arabes ». Effectivement, j’ai suivi ce conseil tout au long de ma vie active. » [4] Propos raciste s’il en est, de surcroit prononcé dans un pays qui proclame lutter contre le racisme et les discriminations raciales. Imaginez quelle tempête aurait provoqué un chef d’État arabe, et a fortiori européen, qui se serait permis de déclarer que sa mère « lui avait toujours conseillé de ne jamais croire les juifs » !

N’y a-t-il pas dans une démocratie – du moins telle qu’on nous la chante – un code moral, une éthique, des exigences de probité et d’intégrité auxquels aucune situation politique, n’autorise à déroger ?

La guerre d’Israël contre les Palestiniens dure depuis plus d’un demi-siècle. Si Israël respectait la légalité, se retirait des territoires qu’il colonise, se soumettait aux résolutions de l’ONU, il serait possible d’instaurer la paix rapidement. Or, Israël veut gagner du temps et du terrain, par la continuation de la guerre.

Dès 2000 – moment où Israël a considérablement durci sa politique de coercition – il y a eu une large prise de conscience de l’opinion sur le caractère brutal de sa politique d’apartheid. Ici, nos propagandistes inféodés à Israël ont immédiatement senti le danger et organisé la contre-attaque.

Ne pouvant argumenter sur le plan du droit, ils ont tout de suite cherché à sauver les meubles, et à masquer des décennies de crimes et de tromperies historiques et politiques, en pointant du doigt le port du voile, l’Islam, le « fanatisme arabe », donnant ainsi corps et vie à la théorie du prétendu « choc de civilisations », chère à Tel Aviv et Washington. Théorie, qui ne sert qu’à justifier des guerres impitoyables dont l’État d’Israël est le premier bénéficiaire.

Tandis que, lavés du sang arabe qu’ils ont sur les mains, Barak, Peres, Sharon, ont été successivement présentés comme « des hommes de paix », les jeunes Arabes qui brûlent le drapeau israélien pour protester contre les tueries de Palestiniens et parce qu’ils croient au droit de leurs peuples à décider de leur destin, sont eux, désignés à la vindicte. Il n’est bien sûr pas question pour cette intelligentsia d’établir un lien entre les actes de vengeance d’humiliés – qu’elle appelle « terroristes » – et la violence des armées étatiques qui les poussent aux extrêmes.

En novembre 1967, lors d’une conférence de presse, le Général de Gaulle prenait acte de l’occupation armée israélienne de territoires arabes et prévoyait en substance : « Cette occupation provoquera une réaction de résistance naturelle que les forces d’occupation ne parviendront pas à juguler et qu’ils qualifieront de terrorisme ». C’était il y a 38 ans.

Faut-il vraiment s’étonner que des jeunes gens, jetés au désespoir par l’enfer et les souffrances générées par ces guerres injustes, finissent par se faire exploser ? N’est-ce pas ce que les propagandistes, payés pour jeter de l’huile sur le feu, ont insidieusement cherché ?

Ce ne sont ni les « antisémites » imaginaires, ni les « terroristes » musulmans, qui « menacent les juifs ». Ce sont les armées de Sharon, Bush, Blair, qui terrorisent et ensanglantent la terre entière.

Le jour où, partout dans le monde, les propagandistes inféodés à Israël cesseront de dénaturer la vérité et de qualifier de « terrorisme » toute forme de résistance à l’oppression coloniale, le jour où Israël ne disposera plus ni du soutien de Washington, ni de la bienveillance des états et des médias occidentaux, et qu’il aura l’humilité de reconnaître ses torts vis-à-vis des Palestiniens, ce jour là, il n’y aura plus de raisons pour les Arabes, les musulmans, ni pour quiconque, de se révolter. Mais jusque là, hélas, le monde va continuer de vivre dans la violence et la peine.

Jusqu’à quel point ces jusqu’au-boutistes en parfait accord avec la politique sioniste n’ont-ils pas contribué, par leurs thèses partisanes, à manipuler l’opinion en faveur d’une idéologie contraire aux lois internationales, et à favoriser des guerres illégales qui ont conduit au cauchemar auquel nous sommes présentement confrontés ?

Pourtant, le fait qu’Israël se soit défini comme « État juif » ne devrait pas conduire automatiquement les Français nés dans des familles juives, à se sentir solidaires de sa politique. Pas plus que les Français nés dans des familles chrétiennes ne se sont crus obligés de soutenir des dictateurs catholiques en Argentine, au Chili, etc. « Juif » n’est pas une race, n’est pas une ethnie, n’est pas une nationalité (en dehors d’Israël). Cela se rapporte à une religion. À la sphère privée. Un citoyen suisse ou français de confession juive n’est en rien différent, aux yeux des non-juifs, d’un citoyen suisse ou français, de confession catholique, protestante ou musulmane.

Qui a intérêt à orchestrer des campagnes de mise au ban de la société de tel ou tel contradicteur, sous prétexte « d’outrance anti-juive », de « négationnisme », de « révisionnisme ? » Mais d’abord, qui sont les négationnistes par excellence ? Ceux qui défendent le droit des Palestiniens à exister sur leur terre ou ceux qui leur nient un droit de retour [5], qui nient la politique meurtrière d’apartheid et d’épuration ethnique d’Israël, et qui font l’impasse sur les persécutions et les assassinats qui endeuillent chaque jour des familles en Palestine, en Afghanistan, en Irak ? [6]

Ce n’est un secret pour personne. L’épouvantail de « l’antisémitisme » et le rappel incessant de l’Holocauste servent à jeter le voile sur les crimes perpétrés par un Etat qui s’est construit sur des biens volés et l’épuration ethnique des Palestiniens, commencée en 1948, toujours en cours. Leur sort terrifiant nous touche en permanence.

Innocenter un État qui pratique la discrimination raciale, qui ne connaît que la force des armes et la brutalité, qui contrevient à toutes les lois humanitaires, qui refuse de se conformer aux principes fondamentaux de la Charte des Nations Unies et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, ce n’est pas une posture acceptable.

Les médias qui ont fait le renom et les succès d’édition de ces soit disant « philosophes » ont joué avec le feu. On est en droit de leur demander des comptes !

De quel magistère moral peuvent bien se prévaloir les Alain Finkielkraut, Alexandre Adler, Bernard-Henri Lévy, Bernard Kouchner, André Glucksmann, pour décider de ce qui peut être dit et pas dit et, plus grave, ostraciser tous ceux qui refusent de voir le monde à travers leurs lunettes partisanes ? Quelle qualification ont-ils pour s’attribuer le pouvoir de juger et de condamner ? La liberté d’expression ne peut-elle donc s’exercer qu’en Israël ou des intellectuels, tel Ilan Pappe, Gilad Atzmon et Israël Shamir, peuvent, sans se brider, dénoncer sévèrement la politique inique de leur pays ?

Quand vous demandez à ceux qui, ces vingt-cinq dernières années, ont été victimes de cabales : « Qui était à l’origine des calomnies qui vous ont détruit, mis au ban de la société ? », les personnages constamment cités comme s’étant particulièrement acharnés à les diffamer publiquement et à les détruire, sont : André Glucksmann, Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut.

Comment lutter contre leurs manipulations, rétablir un semblant de vérité ? Ceux qui – comme l’humoriste Dieudonné ou l’intellectuel Tariq Ramadan – ont osé le tenter, l’ont chèrement payé [7].

Néanmoins, même si leur emprise sur l’opinion a pu retarder une indispensable prise de conscience, ils n’ont pas pu totalement empêcher les gens de s’émanciper, de penser par eux-mêmes, ni de se tourner vers les médias alternatifs [8].

Le récent sondage, qui a révélé qu’une majorité d’Européens considéraient Israël et les Etats-Unis comme les principaux dangers pour la paix du monde, l’a bien montré. Le mythe de « l’unique démocratie du Moyen-Orient » et du bon soldat de Tsahal, se noie aujourd’hui dans le sang. C’est précisément, cette prise de conscience qui inquiète les thuriféraires d’Israël et les pousse à hausser encore le ton !

C’est pourquoi, il ne faut pas avoir peur de dire que les sketches de l’humoriste Dieudonné, les aphorismes décapants d’un Alain Soral, l’argumentation d’intellectuels comme Tariq Ramadan, la pensée complexe de sociologues comme Edgar Morin, l’information de journalistes intègres comme Charles Enderlin [9] et Alain Ménargues [10], toutes ces voix que l’on veut faire taire, sont des voix irremplaçables ! Des voix qu’ils convient de protéger vigoureusement, car elles peuvent contribuer à contrebalancer quelque peu le discours partisan d’intellectuels au service d’une idéologie raciste et à rétablir un certain équilibre des points de vues exprimés.

Nous devons avoir présent à l’esprit que la bataille pour rendre justice aux opprimés en Palestine et en Irak se joue d’abord ici, chez nous : sans une forte pression de l’opinion internationale sur Israël et les États-Unis, il n’y a pas d’espoir que ces peuples puissent jamais obtenir réparation et reconnaissance de leurs droits.

Soutenir ces guerres porteuses de malheurs revient à étouffer le cri de tous les peuples qui en sont les victimes. Cela nous ne pouvons pas humainement et moralement l’accepter.

Ceux qui sont engagés dans ce combat, avec bonté, avec compassion, avec amour, doivent savoir qu’ils ne sont pas nombreux. Et que, s’élever contre les propagandistes qui brandissent l’anathème de « l’antisémitisme » et du « négationnisme », pour prendre publiquement la défense de ceux qui sont injustement vilipendés, est une urgence.

Silvia Cattori
Journaliste suisse.
 

Témoignage de Palestine

Témoignage de Palestine
« Depuis le retrait des colons, Tsahal utilise l’artillerie lourde contre les habitants de Gaza » 

 par Silvia Cattori* ( 3 octobre 2005)

Fortement médiatisé par les services de communication israéliens, le départ des colons de Gaza n’augure pas d’une relance du processus de paix, mais bien au contraire d’un renforcement de la répression. La séparation des populations israélienne et palestinienne permet à Tsahal d’agir sans retenue. Sur ordre du Premier ministre Ariel Sharon et avec l’assentiment du président Abou Mazen, les candidats du Hamas aux législatives sont enlevés ou tués. Les populations, qui ne sont plus soumises aux contrôles des checkpoints intérieurs, doivent maintenant affronter les tirs d’artillerie lourde en pleine ville. Silvia Cattori a recueilli le témoignage d’un habitant de Gaza.

Silvia Cattori : Tous les groupes de résistance armée s’étaient engagés, avec l’Autorité palestinienne, à ne plus organiser de parades militaires au delà du 24 septembre 2005. C’était donc la toute dernière parade ce vendredi où la fête s’est brutalement muée en un bain de sang. Qui en sont les responsables d’après vous ?

Tariq : Pour nous il n’y a aucun doute. C’est Israël. Il y avait un millier de militants du Hamas dans le cortège. Vingt mille personnes les acclamaient quand plusieurs missiles ont touché la jeep, causé la mort de dix-neuf personnes, fait plus de quatre-vingt blessés, jeté toute la population de Gaza dans l’effroi.

Le mouvement du Hamas a-t-il pu démontrer que ce sont des missiles israéliens qui ont frappé ?

Il y a de multiples éléments de preuve. Il y avait des drones et un hélicoptère Apache qui survolaient les lieux. Les roquettes Qassam portées par les jeeps étaient fictives. Si l’explosion s’était produite comme Israël le prétend, depuis la jeep, les vitres du véhicule touché seraient parties en morceaux. Or, les vitres sont restées intactes. Une seconde avant l’explosion les gens ont entendu ce sifflement typique qui précède chaque attaque par missile. Nizar Rayan, cadre politique du Hamas, a montré, lors d’une conférence de presse, une puce électronique retrouvée dans la chair d’une victime. Deux puces retrouvées plus tard portaient le numéro de série et la date de production en hébreu. Quant aux blessures observées sur les personnes touchées, elles avaient ces coupures nettes, comme faites par des lames de rasoirs. Ce sont des blessures typiques ; si le missile touche le haut du corps, il coupe les bras, la poitrine, la tête ; s’il touche le sol il coupe les jambes. Les victimes étaient coupées en morceaux.

Le Comité central du Fatah a dit et répété que le mouvement Hamas était entièrement responsable.

Le comportement de nos autorités dans cette affaire est très troublant. La popularité croissante du Hamas ne plait pas à ces gens du Fatah qui ont peur de perdre leurs privilèges. Tout de suite après le massacre, Abou Koussa, porte parole du ministère de l’Intérieur, a affirmé qu’il s’agissait d’un incident interne au mouvement du Hamas. Sachez qu’ici, personne n’a jamais eu aucune confiance en cet homme. Avant de parler, les membres de l’Autorité palestinienne auraient dû venir enquêter, vérifier sur place. L’Autorité palestinienne, qui ne sait plus quoi faire pour affaiblir le Hamas, va jusqu’à pactiser avec Israël. Cela est l’effroyable réalité. Voilà pourquoi, au lieu de condamner les attaques meurtrières d’Israël, l’Autorité palestinienne s’est empressée d’accuser le mouvement du Hamas.

Pourquoi cette collusion ?

Il y a les élections qui se profilent ; tout ce que les membres de l’Autorité palestinienne font et disent, doit être placé dans cette perspective. La stratégie d’Abou Mazen est de donner l’apparence de la démocratie, tout en essayant de manœuvrer pour mettre le principal concurrent hors jeu. Sans parler d’Israël où toutes les forces politiques sont d’accord pour empêcher les candidats du mouvement Hamas de participer au scrutin et liquider la résistance. Abou Mazen est bien content qu’Israël fasse le sale boulot et élimine les militants du Hamas à sa place. Peu importe si cela augmente encore nos souffrances.

Depuis la catastrophe humaine de vendredi, les Palestiniens sont en butte à l’horreur : arrestations et assassinats en Cisjordanie, assassinats ciblés, ponts et routes coupés, immeubles et écoles rasés à Gaza. Tout ce désastre pour saboter des élections ?

C’est évident ! Cette opération a été conçue pour couper la route des élections aux membres du Hamas. L’armée israélienne, appuyée par les services d’espionnage du Shin Beth, a déjà kidnappé plus de candidats que le Hamas pourrait en présenter. Hassan Youssef, un chef important du Hamas, fait partie de la rafle qui, en quelque jours, a jeté près de cinq cent Palestiniens en prison. Et cela va continuer. Personne ne peut plus entrer et sortir de Gaza. La population est paniquée. Quand les avions supersoniques volent à basse altitude et franchissent le mur du son, les enfants et les femmes sont dans un état de terreur indescriptible ; le bruit est si énorme qu’il fait sauter les vitres des immeubles ; les femmes et les enfants sont dans un état de stress traumatique et doivent souvent être conduits à l’hôpital. Quand les missiles font exploser les immeubles, c’est l’hystérie. La zone de Jabaliya, où je vis, est située tout à fait au nord le la bande de Gaza ; c’est la deuxième étape dans les attaques militaires israéliennes, après Beit Hanon. Pour nous, le risque d’être blessé ou tué est de 90 % ; pour Beit Hanon 100 %. Pour mes sept enfants le risque est donc très élevé. La nuit, ils se collent à moi effrayés, sursautent quand les F-16 grondent et font tout trembler.

Selon vous, tout ce qui se passe en ce moment en Palestine a un lien direct avec les élections prévues pour janvier 2006 ?

Oui, tout tourne autour des élections législatives. Cette offensive israélienne entend éliminer par la terreur, les arrestations, les assassinats, les gens les plus honnêtes et valeureux que nous avons.

Quel lien les centaines d’hommes arrêtés depuis samedi en Cisjordanie peuvent-ils bien avoir avec les tirs de roquettes lancés depuis Gaza par les militants du Hamas ?

C’est bien là la preuve que cette opération qu’Israël appelle « Première pluie », était planifiée de longue date. Elle annonce cyniquement qu’elle sera suivie de nombreuses « pluies » d’obus. Ils nous empoisonnent jour et nuit avec les F-16 qui volent à basse altitude et franchissent le mur du son.

Avez-vous déjà connu, par le passé, cette terreur par les F-16 ?

Non. Cela a commencé après le massacre perpétré vendredi par Israël. C’est nouveau ce bruit abominable d’avions qui franchissent le mur du son.

Quel signal Israël veut-il vous envoyer ?

Depuis le départ des colons de la bande de Gaza, il y a une guerre au sein du Likoud. Netanyahou accuse Sharon d’être un traître. Nous sommes donc également pris dans la guerre que ces deux personnes se font. Sharon a montré aux membres du Likoud qu’il est capable d’en finir avec les forces qui, à Gaza, lèvent la tête. Ce qui lui a permis de remporter la partie contre Netanyahou.

Cette guerre qui frappe toute la population de Gaza, ne vise pas seulement les militants du Hamas. Des cadres du mouvement Jihad sont, eux aussi, arrêtés ou victimes d’assassinats ciblés. L’ampleur de la répression vous a-t-elle surpris ?

Pour nous, le retrait des colons ne signifiait pas que l’armée israélienne cesserait de nous attaquer. Nous avons senti la tension monter, aussi bien du côté de l’autorité palestinienne que d’Israël, après l’énorme succès obtenu par le mouvement Hamas lors des élections locales de Gaza. Depuis, nous savions que l’armée israélienne se préparait à attaquer le Hamas de façon massive, qu’elle n’attendait plus que l’occasion propice pour lancer l’assaut.

N’eut-il pas fallu que le Hamas ne riposte pas à l’attaque d’Israël ?

Israël nous fait la guerre depuis 1948. Il n’a pas attendu que nous levions la tête pour nous massacrer. Les mouvements de résistance ont totalement respecté la trêve. Israël l’a rompue maintes fois. Nos militants n’ont pas réagi. Israël a toujours fait un usage disproportionné de sa force. Il sait que les roquettes des Palestiniens ne font presque pas de dommages.

Les gens de Gaza soutiennent-ils les actions du Hamas, quel que soit le prix à payer ?

Les Palestiniens considèrent que le Hamas agit dans leur intérêt, pour leur sécurité. Leur respect est grand pour ce mouvement. Le 26 septembre, les portes parole du Hamas et du Jihad ont annoncé qu’ils arrêtaient toute attaque contre le sol israélien depuis Gaza. Mais Israël n’a rien changé à sa stratégie de la terreur : il continue de mener ses plans à exécution.

L’Autorité palestinienne, qui a imputé au Hamas le massacre du 23 septembre en a-t-elle tiré profit ?

Aucun. Ni l’Autorité palestinienne ni Israël n’ont pu diminuer la popularité du Hamas.

Les Palestiniens savent-ils, en leur majorité, que l’Autorité palestinienne est engagée dans une lutte de pouvoir ?

Ici, personne n’a confiance en personne. Le peuple se sent perdu. On ne sait jamais ce qui va se passer dans la minute qui suit. À qui peut-on encore se fier ? Quand il y a eu l’assassinat de Moussa Arafat, il y a quelques semaines, où était l’Autorité palestinienne ? Il faut savoir que la maison de Moussa Arafat est proche de la sécurité préventive et de la maison d’Abou Mazen ; située dans un quartier résidentiel impénétrable, un quartier superbe, dit VIP, qui est très surveillé. Pourquoi les forces de la sécurité préventive n’ont-elles rien vu ? Parce que Moussa Arafat, était sur la liste des gens qu’il fallait éliminer dans le cadre de cette compétition pour le pouvoir. Or, le ministre de l’Intérieur en a profité après coup pour faire porter la responsabilité de cet assassinat à la Résistance et pour répéter que ce sont les armes « illégales », (comprenez de la Résistance) qui font régner l’insécurité. Or, je puis vous assurer que ce ne sont pas les armes des militants qui créent le désordre et font peur aux Palestiniens, mais celles de notre nouvelle police préventive entrainée par la CIA et financée par les États-Unis. En fait, les seules armes qui font problème sont celles de la sécurité préventive.

Comment cela ?

Il suffit que n’importe quel homme tout à fait normal hausse à peine le ton pour que le policier palestinien sorte le pistolet et l’abatte. Ce ne sont pas les hommes du Hamas qui se sont sacrifiés pour protéger leur peuple, durant toutes ces années où l’Autorité palestinienne était inexistante, qui menacent notre sécurité. Ce sont des gens qui sont restés cachés et n’ont jamais rien fait pour protéger ceux qui étaient en danger, et qui, lorsqu’il y a de nouvelles opportunités, cherchent à tirer un profit personnel. Vous devez savoir que ce sont toujours les gens les plus honnêtes qui se sacrifient pour défendre la liberté et, ensuite, ce sont les traîtres qui arrivent pour ramasser les fruits.

Qu’attendez-vous encore de vos autorités ?

On espère que l’Autorité palestinienne et le Fatah cessent de condamner les actes de résistance, alors que notre peuple continue de souffrir de la colonisation. On espère qu’Abou Mazen révise ses positions et qu’il abandonne l’idée de désarmer les militants aussi longtemps qu’Israël occupe nos terres. On espère aussi qu’il se conduise de façon démocratique et qu’il laisse le peuple dire son mot et décider qui a la légitimité pour parler en son nom. On espère que les cadres locaux se préoccupent de l’intérêt du peuple avant leur intérêt personnel.

Si j’ai bien compris vous dites que la légitimité est du côté des partis qui n’ont pas renoncé à la lutte. Et vous reprochez à l’Autorité palestinienne et au Fatah de s’être éloignés de ce pourquoi le peuple palestinien lutte depuis si longtemps.

Durant ces cinq années d’Intifada, l’Autorité palestinienne n’a jamais protégé les Palestiniens. C’est une autorité vide se sens. Les Palestiniens sont seuls face aux tanks, aux destructions, aux arrestations continues. Nos autorités nous demandent de respecter les accords d’Oslo, d’accepter la Feuille de route ! Leur manière de faire des concessions sur notre dos, en échange de quelques avantages, voyages, prestiges, etc, nous dégoûte. Ce ne sont pas ces représentants officiels là qui ont un droit quelconque de parler en notre nom. Qu’ils fichent le camp. Ces Palestiniens là ne vivent ni à Rafah, ni à Hébron, ni à Naplouse.

Mais comment prétendre résister face à une armée aussi bien équipée ?

Tant pis s’il y a des attaques. Pour nous, c’est égal ce qu’ils font. Même si on est effrayés de ce qui nous attend ; pour nous, l’essentiel est de ne jamais renoncer à nos droits légitimes.

N’avez-vous tiré aucun bénéfice du « retrait israélien » ?

Les colons ne sont plus là, mais Israël ne s’est pas retiré. Il n’a fait que déplacer les chars et les tanks de quelques centaines de mètres, c’est tout. Israël contrôle les frontières terrestres, aériennes, maritimes. La seule chose qui a un peu changé pour nous, à Gaza, est la suppression des check points. Nous pouvons maintenant aller de Jabalya à Rafah en une heure de temps sans voir de soldats israéliens, alors qu’avant il fallait parfois attendre une journée sous la menace de se faire renvoyer. Mais Gaza demeure entièrement bouclée. L’Autorité palestinienne ne contrôle rien, n’a rien obtenu pour le moment. La frontière de Philadelphie n’est restée qu’une semaine sous contrôle égypto-palestinien. Des familles qui n’avaient plus vu leurs parents durant une dizaine d’années ont pu aller d’un côté à l’autre. Israël a repris le contrôle et, depuis vendredi, il a bloqué toute entrée et sortie ; il y a des gens qui sont maintenant bloqués des deux côtés.

Comment expliquez-vous le fait que l’armée israélienne continue à arrêter des hommes en Cisjordanie et n’a encore arrêté personne à Gaza d’où les roquettes sont parties ?

À Gaza, le contexte est différent. En Cisjordanie, les villes sont isolées, comme des îles. Les soldats peuvent les encercler, ensuite aller ratisser, maison par maison. À Gaza, l’armée israélienne a peur de pénétrer dans les quartiers, même surarmée comme elle est, car elle s’affronte à une très grande résistance. Il est facile pour les militants de s’échapper. Toute la bande de Gaza est couverte d’habitations ; les villes sont attachées les unes aux autres. Les soldats israéliens attaquent nos quartiers à l’aveugle, à distance, depuis des tanks et des avions. En ce moment, ils nous encerclent par des colonnes de gros chars munis de canons. Ce sont les mêmes canons gigantesques qu’Israël a placé au Sud-Liban. Ces canons ont une portée de 80 kilomètres ; depuis le nord de Gaza, ils peuvent atteindre Rafa. S’ils entrent à Gaza, ce sera la dernière étape. Comme il n’y a plus de colons israéliens susceptibles d’être touchés à l’intérieur de Gaza, ils peuvent maintenant utiliser l’artillerie lourde, les avions de chasse, les canons.

Que ressentez-vous à l’égard de ceux qui ont la mission de protéger les enfants, les faibles et laissent les Palestiniens livrés à l’horreur ? Kofi Anan a simplement appelé les parties à « se retenir » et à remplir leurs obligations, comme si vous étiez dans une situation à armes égales.

Quand Sharon lance des missiles qui détruisent tout un quartier densément habité, le monde considère que c’est de l’auto-défense. Et quand nos militants attaquent une cible israélienne, il les considère comme des « terroristes ». Je dis à Kofi Anan que ce ne sont pas les militants du Hamas qui sont à blâmer. C’est à la partie israélienne que l’ONU doit demander de « remplir ses obligations ». Israël nous écrase, et c’est à nous, la partie faible à qui on demande de faire encore des efforts. C’est sur Israël qu’il faut faire pression, pas sur nous. Si nous souffrons autant, c’est parce que tous ceux qui, comme Kofi Anan, occupent des positions de pouvoir, ne veulent pas affronter Israël de peur de se retrouver à la rue.

Que dites-vous à tous ceux qui, dans les mouvements de solidarité, se sont mobilisés en votre faveur, sans que vous ne voyiez de résultat ?

Ces mouvements de solidarité, je les respecte. Mais je pense qu’ils n’ont pas bien compris notre lutte. Si ces mouvements veulent vraiment nous aider, ils doivent d’abord bien comprendre où sont les vrais intérêts du peuple palestinien. Ils ne sont jamais allés à la rencontre des cadres de la Résistance. Ils ont toujours choisi le camp de Ramallah, des ONG liées à Autorité palestinienne et ont ignoré le peuple en lutte.

Vous voulez dire que, de votre point de vue, y a deux camps en Palestine : le camp de l’Autorité, du pouvoir, qui négocie avec Israël et fait le jeu d’une diplomatie qui ne vous a mené nulle part, et, le camp du peuple, de ceux qui refusent toute idée de négociation avant le retrait de l’occupant ?

C’est ça. L’aide financière qui vient du dehors n’arrive pas au bon endroit. Les donateurs se trompent de poches. Ils devraient réviser les erreurs du passé et être plus attentifs à aider les gens honnêtes. Nous pouvons bien comprendre que les donateurs ne veulent pas aider les mouvements qu’Israël a mis sur la liste noire, pour s’éviter d’êtres accusés de complicité avec les « terroristes ». Mais, d’un autre côté, apporter de l’aide aux représentants officiels, cela va dans des poches qui ne le méritent pas. Autant ne jamais donner d’argent.

Etes-vous attaché à un parti ?

Je n’appartiens à aucun parti. Je suis un citoyen qui souffre de tout ce qui se passe autour de lui. Si le Hamas répond à des attaques d’Israël, je vais souffrir des représailles qu’Israël va faire subir à mon peuple. Je suis un membre de ce peuple. Je suis entièrement solidaire de sa souffrance mais aussi de sa lutte.

Sharon a déclaré qu’il ne va pas arrêter les assassinats ciblés contre les cadres du Jihad et du Hamas. Il ne cache pas sa volonté « d’éradiquer » la Résistance à la racine. Va-t-il y arriver ?

Non jamais.

Les services d’espionnage du Shin Beth sont très performants pourtant ? Les assassinats ciblés ne prouvent-ils pas que vous êtes entièrement infiltrés, que tout militant à des espions à ses trousses, qu’Israël peut frapper qui il veut où il veut ?

Israël exploite la faiblesse des gens, il abuse de la pauvreté. C’est par toutes sortes d’abus qu’il peut contraindre les Palestiniens les plus démunis à collaborer. Toutes nos rues sont contrôlées par des espions. Ce qui démontre que, malgré toute sa technologie militaire, Israël ne peut pas arriver à mettre la main sur les hommes qu’il recherche à Gaza. Qu’il doit recourir à des indicateurs qui font des signes de main. Tous les militants et les chefs politiques et militaires ne se déplacent plus en voiture, et ils ne passent jamais plus de trois heures au même endroit.

N’est-ce pas une vie impossible ?

Malgré toute la supériorité technologique dont l’armée israélienne dispose, elle n’arrive pas à changer notre mentalité. On résiste à tout. On continue de vivre malgré tout. Le peuple palestinien sait que la terre palestinienne est sacrée. Il sacrifie sa vie pour la libérer de ses peines.

Silvia Cattori
Journaliste suisse.

 

Entretien exclusif avec Mordechaï Vanunu

Entretien exclusif avec Mordechaï Vanunu

Mordechaï Vanunu : « C’est parce qu’Israël détient la bombe atomique qu’il peut pratiquer sans crainte l’apartheid »

par Silvia Cattori

14 octobre 2005

Ingénieur au centre de Dimona, Mordechaï Vanunu révéla, en 1986 au Sunday Times, l’existence du programme nucléaire militaire israélien. Enlevé en Italie par le Mossad alors qu’il venait de contacter les journalistes britanniques et avant que leur article ne paraisse, il fut jugé à huis clos et emprisonné dix-huit ans. Bien qu’interdit de contact avec la presse, il a répondu aux question de Silvia Cattori pour le Réseau Voltaire.

Silvia Cattori : Quel était votre travail en Israël, avant que des agents du Mossad ne vous kidnappent à Rome, en octobre 1986 ?

Mordechaï Vanunu : Depuis neuf ans, je travaillais au centre de recherches en armements de Dimona, dans la région de Beer Sheva. Juste avant de quitter ce travail, en 1986, j’avais pris des photos à l’intérieur de l’usine, afin de montrer au monde qu’Israël cachait un secret nucléaire. Mon travail, à Dimona, consistait à produire des éléments radioactifs utilisables pour la fabrication de bombes atomiques. Je savais exactement quelles quantités de matières fissiles étaient produites, quels matériaux étaient utilisés et quelles sortes de bombes étaient fabriquées.

Révéler au monde – seul – que votre pays était secrètement détenteur de l’arme nucléaire…, n’était-ce pas là prendre un très grand risque ?

Mordechaï Vanunu : Si j’ai décidé de le faire, c’est parce que les autorités israéliennes mentaient. Elles se répandaient, répétant que les responsables politiques israéliens n’avaient nullement l’intention de se doter d’armes nucléaires. Mais, en réalité, ils produisaient beaucoup de substances radioactives ne pouvant servir qu’à cette seule fin : confectionner des bombes nucléaires. Des quantités importantes : j’ai calculé qu’ils avaient déjà, à l’époque – en 1986 ! – plus de deux cents bombes atomiques. Ils avaient aussi commencé à fabriquer des bombes à hydrogène, très puissantes. Aussi ai-je décidé de faire savoir au monde entier ce qu’ils tramaient dans le plus grand secret. Et puis, aussi, je voulais empêcher les Israéliens d’utiliser des bombes atomiques, afin d’éviter une guerre nucléaire au Moyen-Orient. Je voulais contribuer à apporter la paix dans cette région. Israël, détenant déjà des armes surpuissantes, pouvait faire la paix : il n’avait plus à redouter une quelconque menace palestinienne, ni même arabe, car il possédait tout l’armement nécessaire à sa survie.

Vous étiez préoccupé par la sécurité, dans l’ensemble de la région ?

Mordechaï Vanunu : Oui. Absolument. Bien entendu, ce n’est pas pour le peuple israélien que j’ai fait ce que j’ai fait. Les Israéliens avaient élu ce gouvernement, et ce gouvernement avait décidé de les doter d’armes nucléaires. Vous savez, tous les Israéliens suivent de très près la politique du gouvernement israélien… Mais, en ce qui me concerne, je réfléchissais à partir du point de vue de l’humanité, du point de vue d’un être humain, de tous les êtres humains vivant au Moyen-Orient, et aussi de tous les êtres humains, dans le monde entier. Parce que ce qu’Israël avait fait, beaucoup d’autres pays pourraient le faire.
 
Une du quotidien britannique "The Sunday Times" du 5 octobre 1986 : "Révélation : les secrets de l’arsenal nucléaire israélien"

 Aussi ai-je décidé, dans l’intérêt de l’humanité, de faire connaître au monde entier le danger que représentaient les armes nucléaires secrètes d’Israël. En 1986, on était en pleine Guerre froide et les armes nucléaires proliféraient. Elles étaient en train de se répandre dans plusieurs pays encore non-nucléaires, comme l’Afrique du Sud, et d’autres. Le danger représenté par les armes nucléaires était réel. De nos jours, ce danger a diminué.

Saviez-vous à quoi vous vous exposiez ? Pourquoi était-ce vous, en particulier, qui deviez prendre un si grand risque, et personne d’autre ?

Mordechaï Vanunu : Bien entendu, je savais ce que je risquais. Mais ce que je pouvais faire, personne d’autre que moi n’aurait pu le faire. Je savais que j’aurais eu affaire au gouvernement israélien. Ce n’est pas comme si j’avais été quelqu’un qui s’en serait pris à des intérêts privés ; je savais que je m’en prenais directement au gouvernement israélien et à l’État juif israélien. Je savais donc qu’ils pouvaient me châtier, qu’ils pouvaient me tuer, qu’ils pouvaient faire de moi absolument tout ce qu’ils voulaient. Mais j’avais la responsabilité de dire la vérité au monde. Personne d’autre que moi n’était en mesure de le faire : il était donc de mon devoir de le faire. Quels qu’aient été les risques.

Votre famille vous a-t-elle, alors, soutenu ?

Mordechaï Vanunu : Les membres de ma famille ont été incapables de comprendre ma décision. Pour eux, le plus dérangeant fut de découvrir que je m’étais converti au christianisme. Pour eux : c’était plus dommageable, plus douloureux que le fait que j’ai révélé les secrets nucléaires d’Israël… Je les respecte, ils respectent ma vie. Nous sommes restés en bons termes, mais nous ne nous fréquentons plus.

Vous sentez-vous seul ?

Mordechaï Vanunu : Oui. Bien sûr, je suis seul, ici, à la cathédrale Saint-Georges. Mais j’ai beaucoup d’amis, qui me soutiennent.

Dans quelles conditions avez-vous été jugé et emprisonné ?

Mordechaï Vanunu : Mon procès a été tenu dans le secret le plus absolu. J’étais seul, avec mon avocat. J’ai été condamné pour espionnage et trahison. Les autorités israéliennes se sont vengées sur moi en me maintenant en isolement cellulaire durant toute la durée du procès. Elles n’autorisaient personne à me voir ni à me parler, et m’interdisaient de m’adresser aux médias. Elles ont publié beaucoup de désinformation à mon sujet. Le gouvernement israélien a utilisé tout son pouvoir médiatique pour faire un lavage de cerveau de l’opinion publique. Pour laver le cerveau des juges, aussi, au point de les convaincre de la nécessité de me mettre en prison. Ainsi, mon procès a été tenu secret et les médias n’ont pas pu accéder à la vérité ; ils n’ont pas pu m’entendre. Les gens étaient convaincus que j’étais un traître, un espion, un criminel. Il n’y eut pas un atome de justice, dans ce jugement. Mais il n’y avait pas que le procès : le plus cruel fut de m’isoler, en prison. Ils m’ont puni non seulement par l’emprisonnement, mais aussi en m’isolant totalement, en m’épiant en permanence, au moyen de mauvais traitements particulièrement vicieux et cruels : ils ont essayé de me faire mettre en colère, ils ont essayé de me faire regretter ce que j’avais fait. J’ai été maintenu au secret, dix-huit années durant, dont onze années et demie en isolement total. La première année, ils ont mis des caméras dans ma cellule. Ils ont laissé la lumière allumée trois années d’affilée ! Leurs espions me battaient sans cesse, ils m’empêchaient de dormir. J’ai été soumis à un traitement barbare ; ils ont tenté de me briser. Mon objectif était de tenir, de survivre. Et j’ai réussi !…

Par chance, on ne vous a pas pendu haut et court, comme le voulait pourtant le ministre de la Justice d’alors, Tommy Lapid. Vous avez tenu bon, et vous avez été relâché le 21 avril 2004. Vous aviez tout juste 50 ans !

Mordechaï Vanunu : S’ils m’ont relâché, c’est parce que j’avais purgé les dix-huit ans de prison auxquels ils m’avaient condamné. Ils voulaient me tuer. Mais, en fin de compte, le gouvernement israélien a décidé de n’en rien faire.

En avril 2004, les télévisions ont montré votre sortie de prison. Le monde a alors découvert ce qui vous était arrivé. Vous êtes apparu devant les caméras heureux, déterminé, combatif : tout le contraire d’un homme brisé…

Mordechaï Vanunu : Sortir de prison, aller parler au monde entier, fêter ça… après dix-huit ans de captivité, d’interdiction de tout :… ce fut un grand moment…

Vos geôliers n’ont donc pas réussi à vous briser mentalement ?

Mordechaï Vanunu : Non ; absolument pas. Mon objectif était de sortir, et de parler au monde entier, de faire comprendre aux autorités israéliennes qu’elles avaient échoué. Mon but était de survivre, et cela a été ma plus grande victoire sur toutes ces organisations d’espionnage. Ils ont réussi à me kidnapper, à me traîner devant leur tribunal, à me maintenir en prison, au secret, pendant dix-huit ans… et j’ai survécu à tout ça. J’ai souffert, certes ; mais j’ai survécu. Malgré tous leurs crimes, je suis toujours vivant, et je suis même en excellente santé ! Je suis de forte constitution ; c’est sans doute grâce à çà, que j’ai surmonté l’épreuve.

Qu’est-ce qui vous a aidé à tenir ?

Mordechaï Vanunu : Ma fermeté. Le fait de continuer à être convaincu que j’avais eu raison de faire ce que j’avais fait. La volonté de leur faire comprendre que, quoi qu’ils fassent pour me châtier, je continuerais à rester en vie.

Quel est le plus grand obstacle auquel vous ayez à faire face, actuellement ?

Mordechaï Vanunu : On m’interdit de quitter Israël. J’ai été libéré de prison, mais ici, en Israël, je suis dans une grande prison. Je voudrais quitter ce pays, aller jouir de la liberté dans le vaste monde. J’en ai marre du pouvoir israélien. L’armée peut venir m’arrêter à tout instant, me punir. Je sens que je suis à leur merci. J’aimerais tellement vivre loin, très loin d’ici…

Quand Israël vous laissera-t-il quitter le pays ?

Mordechaï Vanunu : Je n’en sais rien. Ils m’ont interdit de quitter Israël pendant une année. Un an ayant passé, ils ont renouvelé l’interdiction pour une nouvelle année, qui prendra fin en avril prochain. Mais ils peuvent encore prolonger l’interdiction, aussi longtemps qu’il leur plaira…

Quel regard portez-vous sur le Traité de non-prolifération nucléaire quand, dans le cas d’Israël, on tolère « l’ambiguïté nucléaire », alors qu’on met constamment sous pression l’Iran – un pays qui, lui, se soumet aux inspections ?

Mordechaï Vanunu : Tous les pays devraient être ouverts aux inspections internationales et dire la vérité sur ce qu’ils sont en train de faire, secrètement, dans toutes les installations nucléaires dont ils disposent. Israël n’a pas signé le Traité de non-prolifération nucléaire. Ce sont près de cent quatre-vingt pays qui l’ont fait, dont tous les pays arabes. L’Égypte, la Syrie, le Liban, l’Irak, la Jordanie… : tous les pays voisins d’Israël ont ouvert leurs frontières aux inspections de l’AIEA. Israël est le pire exemple. C’est le seul pays qui ait refusé de signer le Traité de non-prolifération nucléaire. Les États-Unis et l’Europe devraient commencer par régler le cas d’Israël ; Israël doit être considéré à l’instar de n’importe quel autre pays. Nous devons en finir avec l’hypocrisie, et obliger Israël à signer le Traité de non-prolifération nucléaire. Il faut imposer à Israël le libre accès des inspecteurs de l’AIEA au centre de Dimona.

L’Iran, qui remplit ses obligations et accepte les inspections de l’ONU, est pourtant menacé de sanctions. Israël, qui est doté de l’arme nucléaire et refuse toute inspection de l’AIEA, ne fait l’objet d’aucune poursuite. Pourquoi ce « deux poids, deux mesures » de la part des États-Unis, mais aussi de l’Europe ?

Mordechaï Vanunu : Oui ; c’est même encore pire que ce que vous dites : non seulement on ne s’en prend pas à Israël, mais on aide même ce pays en secret. Il y a une coopération secrète entre Israël et la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis. Ces pays ont décidé de contribuer à la puissance nucléaire d’Israël afin de faire de ce pays un État colonial, dans le monde arabe. Ils aident Israël, parce qu’ils veulent que ce pays soit à leur service, en tant que pays colonialiste contrôlant le Moyen-Orient, ce qui leur permet de s’emparer des revenus pétroliers et de maintenir les Arabes dans le sous-développement et les conflits fratricides. Telle est la principale raison de cette coopération.

L’Iran n’est-il pas, comme l’affirment Israël et les États-Unis, une menace ?

Mordechaï Vanunu : Étant sous le contrôle des inspecteurs de l’AIEA, l’Iran ne représente aucun danger. Les experts occidentaux savent parfaitement quelle est la nature du programme nucléaire iranien. Contrairement à Israël, qui ne laisse personne accéder à ses installations nucléaires. C’est la raison pour laquelle l’Iran a décidé d’aller de l’avant et de dire au monde entier : « Vous ne pouvez pas exiger de nous plus de transparence, alors que vous continuez à fermer les yeux sur ce qui se passe en Israël ! » Tous les Arabes voient, depuis quarante ans, qu’Israël a des bombes atomiques et que personne ne fait rien contre ça. Tant que le monde continuera à ignorer les armes atomiques d’Israël, il ne pourra pas se permettre de dire quoi que ce soit à l’Iran. Si le monde est vraiment préoccupé, et s’il veut sincèrement mettre un terme à la prolifération nucléaire, qu’il commence donc par le commencement, c’est-à-dire : Israël !…

Vous devez être agacé, quand vous entendez Israël, qui n’est pas en règle, dire qu’il est prêt à bombarder l’Iran, qui, à ce stade, n’a enfreint absolument aucune règle !

Mordechaï Vanunu : Oui ; cela me met hors de moi. Nous n’avons rien à reprocher à l’Iran : avant de faire quoi que ce soit contre un quelconque autre pays, il faut s’occuper du cas israélien. Si quelqu’un veut s’en prendre à l’Iran, il doit, préalablement, s’en prendre à Israël. Le monde ne peut ignorer ce qu’Israël fait, en la matière, depuis plus de quarante ans… Les États-Unis devraient obliger Israël à signer le Traité de non-prolifération nucléaire. Et il est grand temps, aussi, pour l’Europe, de reconnaître officiellement qu’Israël possède des bombes atomiques. L’ensemble du monde arabe devrait être extrêmement inquiet en entendant tous ces discours qui incriminent l’Iran, qui ne possède aucune arme atomique, et qui continuent à ignorer Israël.
 
Lors d’un transfert, suite à son son emprisonnement en 1986, Mordechaï Vanunu transmet les détails de son enlèvement par le Mossad, à Rome, aux journalistes à travers la vitre du fourgon de la police israélienne

 Quels sont les États qui ont coopéré avec Israël ?

Mordechaï Vanunu : Israël a aidé la France et la Grande-Bretagne dans leur campagne contre l’Égypte, en 1956. Après l’opération de Suez, la France et la Grande-Bretagne ont commencé à coopérer au programme nucléaire israélien, afin de remercier Israël pour le soutien qu’il leur a apporté, durant cette guerre.

L’Afrique du Sud n’a-t-elle pas aidé Israël, jusqu’en 1991 ?

Mordechaï Vanunu : C’est effectivement en Afrique du Sud, dans le désert, qu’Israël a procédé à ses essais nucléaires…

Dans les années soixante, le président Kennedy aurait, semble-t-il, demandé qu’il y ait des inspections à Dimona, en Israël. Voyez-vous un lien entre cette demande et son assassinat ?

Mordechaï Vanunu : Je pense qu’à l’époque de Kennedy, les États-Unis étaient opposés au programme nucléaire israélien. Kennedy a tenté d’arrêter Israël, en la matière, mais son assassinat ne lui en a pas laissé le temps… Pour moi, le mobile de l’assassinat de Kennedy est lié à la diffusion d’armes nucléaires en Israël et dans d’autres pays. Ceux qui l’ont assassiné étaient des gens qui étaient favorables à la dissémination nucléaire. Grâce à l’élimination du gêneur Kennedy, la prolifération a pu continuer. De fait, les présidents Johnson et Nixon [qui ont succédé à Kennedy, ndt] n’y voyaient aucun inconvénient : ils ont laissé faire Israël. Constatons simplement que c’est bien un changement allant en ce sens qui s’est manifesté, après l’assassinat de Kennedy…

Votre dénonciation n’a pas empêché Israël de maintenir taboue cette question : il a réussi à ne pas se mettre les grandes puissances à dos. Sa stratégie de l’opacité se serait-elle donc avérée efficace ?…

Mordechaï Vanunu : Force est bien de reconnaître que oui. Israël est un cas d’école. Comment un petit pays peut-il défier le monde entier et poursuivre une politique agressive, sans le moins du monde se préoccuper des autres ? Les Israéliens ont réussi à le faire, à l’époque, oui… Mais aujourd’hui, le monde a changé. La Guerre froide est terminée, le communisme est défait, le monde s’oriente vers la paix : on le voit, des armes nucléaires n’aideront Israël en rien. Maintenant qu’Israël doit montrer qu’il désire la paix, et de quelle manière il entend y contribuer, pour ce pays, de quelle utilité pourraient bien être des armes nucléaires ? La politique nucléaire israélienne était possible, dans le contexte de la Guerre froide. Mais aujourd’hui, nous devons obtenir d’Israël qu’il adopte une nouvelle politique, qu’il démontre au monde entier qu’il veut la paix et qu’il reconnaisse qu’il n’a nul besoin d’armes atomiques.

Dans les années cinquante, Israël disposait déjà d’un armement considérable. Quelle raison avait-il alors de se doter de l’arme nucléaire ?

Mordechaï Vanunu : Un pays aussi petit qu’Israël n’a aucune raison valable de détenir un nombre aussi énorme d’armes atomiques. C’est un peu comme si le programme d’armement nucléaire d’Israël lui était monté à la tête. On ne peut en aucun cas utiliser d’arme atomique dans la région : toute bombe atomique qui serait utilisée contre la Syrie, l’Égypte ou la Jordanie aurait des effets radioactifs et rendrait la vie impossible en Israël également. Toute bombe endommagerait Israël même. Jusqu’ici, les Israéliens n’ont pas même le droit de discuter de cette question entre eux. Néanmoins, ce problème occupe tous les esprits. Nous attendons la réponse d’Israël sur cette question.

Pour Israël, ne s’agit-il pas d’une arme qui lui permet de maintenir le statu quo ? D’un instrument de chantage politique ? Pour pouvoir discuter d’égal à égal avec les grands – États-Unis en tête – et ne rien concéder aux Arabes, qu’Israël a spoliés et qui sont faibles militairement ?

Mordechaï Vanunu : Oui. C’est tout à fait cela. Israël utilise la puissance des armes nucléaires afin d’asséner ses politiques. Israël a beaucoup de pouvoir, il écrase l’ensemble de ses voisins de son arrogance. Les États-Unis – même eux ! – ne sont pas en mesure de dire aux Israéliens ce qu’ils doivent faire. Aujourd’hui, l’Europe voit à quel point Israël est puissant. Même sans utiliser la bombe atomique, même sans brandir la menace qu’ils le feraient, les Israéliens peuvent imposer leur pouvoir, ils peuvent faire absolument tout ce qu’ils veulent : ils peuvent ériger leur muraille, ils peuvent édifier des colonies en Palestine…, personne n’est en mesure de leur dire qu’ils n’ont pas le droit de le faire, parce qu’ils sont extrêmement puissants.
 
Photo prise secrètement par Mordechaï Vanunu à l’intérieur de la centrale de Dimona

C’est là le résultat de leur utilisation des armes atomiques à des fins de chantage politique. Ils peuvent utiliser des bombes atomiques contre tout pays qui voudrait stopper leur politique agressive à l’encontre des Palestiniens. Telle est la situation, aujourd’hui. Le monde entier le sait, tout le monde le sait. Et il y une autre raison, pour laquelle ni les États-Unis ni l’Europe ne font strictement rien : c’est qu’ils savent à quel point Israël est puissant. Par conséquent, la meilleure manière de contrer Israël consiste à faire savoir la vérité au monde et à étudier ce qui s’y passe, dans le domaine de l’armement atomique, jusqu’à ce qu’il y renonce.

Israël a-t-il envisagé de recourir à l’arme nucléaire contre ses voisins arabes, en 1973 ?

Mordechaï Vanunu : Oui. En 1973, Israël était prêt à utiliser des armes atomiques contre la Syrie. Et contre l’Égypte.

Pour avoir révélé un secret d’État, vous avez énormément souffert. Finalement ; pour quel résultat ?

Mordechaï Vanunu : Tout d’abord, le monde a maintenant la preuve qu’Israël possède des armes atomiques. Personne, désormais, ne peut plus ignorer la vérité en ce qui concerne le projet nucléaire d’Israël. Après ça, Israël s’est trouvé dans l’impossibilité totale d’avoir recours à ces armes. Un autre résultat de mon action, c’est le fait que le monde a pris conscience de ce que ce petit État juif a fait, dans le plus grand secret. Et le monde a découvert, aussi, sur quels mensonges et sur quelle désinformation cet État a été édifié. Le fait de savoir qu’un si petit pays ait été capable de fabriquer secrètement deux cents bombes atomiques a contribué à alerter l’opinion publique mondiale sur son comportement. La peur qu’un autre petit pays puisse faire la même chose et fabriquer des armes atomiques a incité le monde à se mettre à réfléchir à la manière de stopper la prolifération nucléaire et d’empêcher Israël d’aider d’autres pays à utiliser ces armes, à l’avenir. Quand le monde a découvert ce qu’Israël a fait dans le plus grand secret, la peur de la prolifération nucléaire s’est manifestée. Le monde a pris conscience du pouvoir d’Israël et il a commencé à exercer des pressions sur ce pays afin de le contraindre à faire la paix avec les Palestiniens et avec le monde arabe. Israël n’avait plus aucune raison d’affirmer qu’il redoutait ses voisins arabes, dès lors qu’il disposait, depuis la fin des années cinquante, de suffisamment d’armes pour assurer sa sécurité.

Pour quelles raisons Israël continue-t-il de vous persécuter ?

Mordechaï Vanunu : Ce que j’ai fait contrarie tellement toutes les attitudes politiques israéliennes ! Les Israéliens ont dû changer leurs plans. La politique nucléaire secrète d’Israël est l’œuvre de Shimon Pérès. Et voilà que cette politique consistant à fabriquer des armes atomiques clandestinement s’est effondrée ! À cause de cette révélation, Israël a dû emprunter une nouvelle direction, définir de nouveaux plans et ce à quoi nous assistons aujourd’hui est la conséquence de mes révélations. Ils ont dû inventer de nouvelles sortes d’armes. Aujourd’hui, ils construisent leur muraille, leurs check-points, leurs colonies et ils se sont arrangés pour rendre la société juive plus religieuse, plus nationaliste, plus raciste. Au lieu d’aller dans une autre direction, au lieu de comprendre qu’il n’y a pas d’autre solution que la paix, au lieu de reconnaître aux Palestiniens des droits égaux et de mettre un terme au conflit. Israël ne veut pas mettre fin au conflit. Ce qu’Israël veut, c’est continuer à construire sa muraille et ses colonies !…

Vous avez accompli un véritable exploit !

Mordechaï Vanunu : En tant qu’être humain, j’ai fait quelque chose pour la sécurité et le respect de l’humanité. Tout pays a le devoir de nous respecter, tous, en tant qu’êtres humains, quelle que soit notre religion, que l’on soit juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes… Israël a un gros problème : ce pays ne respecte pas les êtres humains. Ce que ce pays a pu faire, parce qu’il ne considère pas les autres humains comme des égaux, est absolument terrible. Le résultat est dévastateur, pour l’image d’Israël ; l’État d’Israël n’est en aucun cas une démocratie. L’État juif est raciste. Le monde devrait savoir qu’Israël met en pratique une politique d’apartheid : si vous êtes juif, vous avez le droit d’aller où vous voulez et de faire ce que bon vous semble ; si vous n’êtes pas juif, vous n’avez aucun droit. Ce racisme est le véritable problème auquel Israël est confronté. Israël est bien incapable de prouver qu’il est une démocratie. Personne ne peut accepter cet État raciste ; ni les États-Unis, ni les pays européens. Les armes nucléaires israéliennes, ils pourraient, à la rigueur, les accepter… Mais comment pourraient-ils justifier cet État d’apartheid fasciste ?

Vous semblez refuser de reconnaître la légitimité de cet État ?

Mordechaï Vanunu : Bien sûr. C’est ce que j’ai dit, à ma sortie de prison : nous ne devons pas accepter cet État juif. L’État juif d’Israël est le contraire de la démocratie ; nous avons besoin d’un État pour tous ses citoyens, sans égard pour leurs croyances religieuses. La solution, c’est un État unique, pour tous ses habitants, de toutes les religions, comme c’est le cas dans des démocraties comme la France ou la Suisse, et non pas seulement un État pour les juifs. Un État juif n’a absolument aucune raison d’être. Les juifs n’ont pas besoin d’un régime fondamentaliste comme celui qui règne en Iran. Les gens ont besoin d’une véritable démocratie, qui respecte les êtres humains. Aujourd’hui, dans la région du Moyen-Orient, nous avons deux États fondamentalistes : l’Iran, et Israël. Mais Israël est très en avance, en matière de fondamentalisme, même sur l’Iran !…

À vos yeux, Israël est-il donc une plus grande menace que l’Iran ?…

Mordechaï Vanunu : Bien entendu : nous savons ce que les Israéliens font subir au peuple palestinien, depuis plus de cinquante ans ! Il est grand temps, pour le monde, de s’en souvenir et de se préoccuper de l’holocauste palestinien. Les Palestiniens ont tellement souffert, et depuis tellement longtemps, à cause de toute cette oppression ! Les juifs ne les respectent absolument pas, ils ne les considèrent pas comme des êtres humains ; ils ne leur accordent aucun droit, et ils continuent à les persécuter, à mettre en danger la vie présente des Palestiniens, et par conséquent leur propre avenir, aussi.

Que dites vous à mon pays, la Suisse, qui est dépositaire des Conventions de Genève ?

Mordechaï Vanunu : La Suisse devrait condamner très clairement et à haute voix la politique raciste d’Israël, c’est-à-dire toutes les violations des droits des Palestiniens, tant musulmans que chrétiens. Tous les pays doivent exiger du gouvernement israélien qu’il respecte les non-juifs, en tant qu’êtres humains. De fait, je n’ai pas le droit de vous parler, je ne suis pas autorisé à parler à des étrangers ; si je m’exprime quand même, c’est à mes risque et périls. Israël a utilisé des dédommagements de l’Holocauste pour fabriquer des armes, pour détruire des maisons et des biens palestiniens. Je serai très satisfait si votre pays me donne un passeport et m’aide à quitter ce pays, Israël. La vie est très dure, ici. Si vous êtes juif, vous n’avez aucun problème ; si vous ne l’êtes pas [ou plus], on vous traite sans le moindre respect.

Silvia Cattori journaliste suisse 

La Commission King-Crane, une occasion perdue

Revue d’études palestiniennes  no., publié le Summer 1995
Source : L’Insitut des études palestiniennes
URL initial: http://www.palestine-studies.org/en/journals/abstract.php?id=6416 

Il y a une contradiction fondamentale entre les principes généreux du président Wilson et la forme extrême du programme sioniste que, de manière tout à fait prémonitoire, King et Crane identifient comme se caractérisant par, premièrement, une immigration juive illimitée et, deuxièmement, l’éviction des Palestiniens de leur terre.

La Commission King-Crane, une occasion perdue

par Philippe Daumas

Pourquoi s’intéresser, aujourd’hui, à la Commission King-Crane ? Son rapport du 28 août 1919 a été classé sans suite et n’a eu aucune sorte d’impact sur le cours des affaires du monde et, singulièrement, sur la substitution en Palestine d’une population arabe par une population juive importée aboutissant à la création d’un Etat juif sur une partie du territoire de la Palestine tel que délimité par les Britanniques. 

Il y a à cet intérêt deux raisons. D’abord, le rapport de la Commission King-Crane, pour aussi inopérant qu’il ait pu être, n’en constitue pas moins une source d’information irremplaçable sur l’état de l’opinion dans la Grande Syrie de l’époque (avant partition) par des observateurs extérieurs, en l’occurrence américains, qui n’étaient mus par aucune revendication territoriale colonialiste, mais seulement équipés des principes du président des Etats-Unis, Woodrow Wilson, en faveur de l’autodétermination des peuples. Ensuite, leur rapport est tout à fait prémonitoire en ce qui concerne le destin de la Palestine. King et Crane, longtemps à l’avance, prédisent très exactement ce qui va se produire en Palestine si on laisse aux sionistes la bride sur le cou.

Les circonstances de la création de la Commission King-Crane

Il faut se reporter à la Conférence de la paix, réunie à Paris pendant tout le premier semestre de l’année 1919, pour comprendre les raisons qui ont motivé la création et l’envoi de cette commission. Les décisions importantes à la Conférence de la Paix ont été prises par le Conseil des Quatre, constitué par la Grande-Bretagne, la France, l’Italie et les Etats-Unis d’Amérique. Les trois premiers pays étaient des puissances coloniales, à la tête d’empires importants, alors que les Etats-Unis n’avaient aucune intention coloniale.

Les Etats-Unis n’ont jamais fait partie des Alliés de la Première Guerre mondiale ; ils étaient seulement une « puissance associée ». En effet, les buts de guerre des Américains étaient différents de ceux des vieilles puissances colonialistes d’Europe. Les puissances alliées n’avaient qu’une idée en tête : profiter de la défaite de l’Allemagne et de l’Empire ottoman pour arrondir leur empire colonial et s’approprier de nouveaux territoires en Afrique et au Moyen-Orient. Les Etats-Unis n’avaient aucunement de telles visées, considérant qu’ils avaient eux-mêmes dû affronter le colonialisme britannique et conquérir de haute lutte leur indépendance contre la Grande-Bretagne. Leur fête nationale, le 4 juillet, est d’ailleurs l’« Independence Day ».

On perçoit très bien l’influence des Etats-Unis dans le vocabulaire même des différentes déclarations faites pendant la guerre et concernant le devenir des territoires arabes de l’ex-Empire ottoman. Par exemple, la « Déclaration aux sept nationalistes arabes (1) » de juin 1918, faite au Caire au nom du gouvernement britannique, comporte la formule suivante : « […] c’est le souhait et le désir du Gouvernement de Sa Majesté que le gouvernement futur de ces régions [celles qui sont occupées par les Alliés] soit fondé sur le principe du consentement des gouvernés ». Or cette expression, « the consent of the governed », n’est ni plus ni moins qu’une citation de la Déclaration d’indépendance américaine de 1776.

Au niveau des principes, les Alliés s’inclinent et adoptent le vocabulaire des Américains. Reste à traduire dans les faits ces principes généreux que Wilson a proposés et auxquels les Alliés ont consenti. Le grand reproche que l’on peut faire au président Woodrow Wilson, c’est d’être arrivé à la Conférence de la paix avec de nobles idéaux sans avoir prévu les mécanismes de leur mise en œuvre. Il considérait, en effet, que les idées qu’il défendait étaient évidentes pour tout le monde et que personne ne pouvait s’y opposer. Ces idées comportaient, entre autres, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

C’est pour combler ce fossé entre les principes de Woodrow Wilson et leur propre cupidité que Lloyd George et Clemenceau inventent le « système des mandats ». Personne n’avait entendu parler d’un tel système auparavant. Ce concept nouveau de « mandat » est en fait un compromis entre les idéaux de Wilson en faveur de l’autodétermination des peuples et la rapacité des puissances coloniales européennes. Lloyd George et Clemenceau réussissent à persuader le président Wilson, sans trop de difficultés puisque celui-ci ne s’occupe pas des détails, que le « système des mandats » est précisément le mécanisme de mise en œuvre des idées généreuses qui sont les siennes et, en particulier, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cela se concrétisera par l’article 22 de la Charte de la Société des Nations, elle-même intégrée au Traité de Versailles signé à l’issue de la Conférence de la Paix et qui établit trois classes de mandats selon le degré supposé de développement des populations concernées.

Mais, conformément aux principes qui sont les siens, le président Wilson souhaite que soient consultées les populations arabes de l’Empire ottoman dont l’article 22 stipule qu’elles sont suffisamment avancées pour s’administrer elles-mêmes et relèvent d’un mandat de type A où la puissance mandataire n’est là que de manière temporaire pour les aider à accéder à la pleine indépendance. Les Américains veulent donc mettre sur pied une commission d’enquête qui ira sur place s’enquérir des désirs des populations quant au choix du ou des mandataires. C’est le président de l’American College de Beyrouth (devenu depuis l’Université américaine), Howard Bliss, lors de sa venue à Paris pour la Conférence de la paix, qui, ayant entendu parler d’une commission d’enquête, insiste auprès du président Wilson pour que cette commission ne soit pas seulement américaine mais quadripartite. Howard Bliss est entendu par le Conseil des Dix le 13 février 1919 mais ce n’est qu’un mois plus tard, le 20 mars 1919, que le président Wilson réussit à convaincre ses interlocuteurs du Conseil des Quatre de la nécessité d’envoyer une commission en Syrie – « […] cela, à tout le moins, convaincrait le monde que la Conférence [de la Paix] avait essayé de faire tout ce qu’elle pouvait pour trouver la base la plus scientifique possible pour le règlement ».

Deux jours plus tard, le 22 mars, le président Wilson avait préparé les « Instructions pour la Commission inter-alliés », instructions qui furent approuvées le 25 mars 1919.

Malheureusement, cette commission d’enquête est bien la dernière chose dont Britanniques et Français veulent entendre parler puisqu’ils ont déjà décidé du devenir de ces territoires et de la meilleure façon de se les répartir entre eux. Ils n’ont donc aucune envie de savoir ce que souhaitent les populations sur place. C’est cette opposition de principe des Alliés qui explique en partie les atermoiements dans la désignation des membres de cette commission internationale et le très grand retard qu’elle a pris pour se constituer et prendre la route de l’Orient. Le professeur Westerman, qui fait partie de la délégation américaine à Paris, y est opposé car il pense qu’on n’a pas besoin d’aller sur place puisqu’on dispose de toute l’information nécessaire dans la capitale française. Felix Frankfurter, également de la délégation américaine, intervient directement et à plusieurs reprises auprès du président Wilson pour demander que la commission ne revienne pas sur les promesses qui ont été faites aux sionistes.
Le 25 mars 1919, le jour même de l’approbation par les Alliés des instructions préparées par le président Wilson pour guider le travail de la commission, se tient, en marge de la Conférence de la Paix, une réunion informelle d’experts britanniques et français qui discutent, pendant six heures d’horloge, des problèmes du Moyen-Orient.

Ces problèmes sont à deux niveaux : d’une part, les Français sont furieux contre les Britanniques qui ont fait venir à Paris l’émir Fayçal, le considérant comme une créature des Britanniques sans aucune légitimité propre ; mais, d’autre part, Français et Britanniques sont d’accord quand il s’agit de s’opposer à l’idée des Américains d’envoyer une commission sur place.

Une suggestion avait été de demander à Fayçal de prolonger son séjour à Paris. De cette façon, on espérait éviter la nécessité d’envoyer une commission et pouvoir régler le problème à Paris.
Le président Wilson n’en procède pas moins à la désignation de ses représentants à la Commission inter-alliés : ce sont Henry Churchill King et Charles R. Crane. Le Dr. Henry Churchill King est né en 1858. Professeur à Oberlin College depuis de nombreuses années, il est devenu président de cette université en 1902. Charles R. Crane, également né en 1858, est un riche industriel de Chicago qui, durant de nombreuses années, a été à la tête de la célèbre compagnie qui porte son nom, spécialisée dans la fabrication de pièces de mécanique pour les moteurs. En 1912, il adhère au Parti démocrate et soutient la candidature de Woodrow Wilson, devenant vice-président de la commission des finances de la campagne de celui-ci.

Alors que les deux Américains et leur équipe avaient initialement prévu de partir le 15 avril, ils ne se mettent en route que le 29 mai 1919.

Les Britanniques, bien qu’ayant désigné leurs représentants à la Commission inter-alliés, ne veulent pas les laisser partir tant que les Français n’ont pas désigné les leurs, de peur qu’une commission anglo-américaine ne soit considérée par ces derniers comme une conjuration pour les écarter de la Syrie sur laquelle ils ont d’anciennes prétentions. Clemenceau, de son côté, exigeait que la relève des troupes anglaises en Syrie par des troupes françaises soit effective pour participer à la Commission internationale. Finalement, c’est une commission-croupion qui se mettra en route puisque seuls les deux membres américains se rendront sur place pour s’enquérir des souhaits de la population. C’est la raison pour laquelle on désigne désormais cette « commission internationale » sous l’appellation de Commission King-Crane.

Celle-ci commence son enquête par la Palestine où elle arrive – à Jaffa – le 10 juin 1919 et où elle séjournera jusqu’au 25 juin. Un journaliste américain, William T. Ellis du New York Herald Tribune, qui a croisé la Commission à Jérusalem et à Damas, juge ainsi le travail de King et Crane :

« J’ai vu la Commission au travail. Ils sont venus à Jérusalem pendant que j’y étais moi-même et à nouveau m’ont rattrapé à Damas. […] J’ai eu suffisamment l’occasion de les voir à l’œuvre pour apprécier l’impartialité laborieuse, la diligence, la patience infatigable, la subtilité et le courage américain dont a fait preuve la Commission au milieu des difficultés. […]

Tout Américain dans la région qu’ils ont visitée, pour autant que j’aie pu m’en assurer, était fier de l’efficacité, de l’exhaustivité et du fair-play du Dr. King et de M. Crane et de leurs assistants. Ils ont réussi là où Paris a échoué. »

La méthode de travail adoptée par King et Crane était tout à fait digne des espoirs que Wilson avait placés dans cette commission puisqu’elle a effectivement fourni, conformément au vœu du président américain, « la base la plus scientifique possible pour trouver un règlement ». King et Crane, en effet, n’ont ménagé ni leur temps ni leur peine. Leur méthode était proche de celle des sondages d’opinion d’aujourd’hui. Ils ont fait le décompte des réponses qu’ils obtenaient aux questions qu’ils posaient et des requêtes spontanées qui leur étaient soumises sans qu’ils les aient sollicitées. Ils ont identifié leurs propres préjugés, notamment en ce qui concerne le sionisme, et ont su les dépasser.

Après la Palestine, King et Crane poursuivent leur enquête en Syrie. Ils arrivent à Damas le 26 juin 1919, quelques jours avant la réunion du « congrès général syrien ». Le Traité de Versailles sera signé dans la Galerie des glaces du palais de Versailles deux jours plus tard, le 28 juin, qui est à Damas le premier jour du Ramadan.

Ils continueront ensuite leur périple par l’Anatolie et repartent finalement de Constantinople le 21 août 1919, à bord du vaisseau de guerre américain USS Dupont. C’est par train depuis Venise qu’ils regagnent Paris, où ils arrivent le 27 août. Le rapport de la Commission King-Crane est daté du 28 août 1919. Le Traité de Versailles a été signé deux mois plus tôt, mettant fin à la Conférence de la Paix qui avait mandaté les deux hommes et à qui ils étaient censés remettre leur rapport. Celui-ci était sérieux et bien fait ; il n’en fut pas moins immédiatement enterré. King et Crane accordèrent bien un entretien à la presse ; mais le président Wilson, désormais malade, n’allait pas tarder à perdre sa majorité au Congrès. Le rapport ne fut officiellement publié qu’en 1947, quand parut le volume XII des Papers Relating to the Foreign Relations of the United States, The Paris Peace Conference 1919.

L’avertissement de King et Crane concernant la Palestine

Le rapport comporte trois parties :
Section 1 : Rapport sur la Syrie,
Section 2 : Rapport sur la Mésopotamie,
Section 3 : Rapport sur les parties non arabophones du défunt Empire ottoman.

Nous ne nous intéresserons ici qu’à la section 1, et plus précisément encore à la troisième partie de cette section, celle qui concerne les recommandations de la Commission King-Crane à propos de la future administration de la Syrie. Ces recommandations sont au nombre de six. Je me contenterai d’analyser ici la recommandation n° 5 qui concerne spécifiquement la Palestine.

D’entrée de jeu, les deux Américains recommandent « une sérieuse modification de la forme extrême du programme sioniste pour la Palestine, qui équivaut à une immigration illimitée de juifs dans le but de faire de la Palestine définitivement un Etat juif ». Leur vocabulaire indique qu’ils considèrent le programme sioniste comme susceptible de plusieurs interprétations. Ils condamnent, dans ce programme, l’aspect qu’ils qualifient d’« extrême » – ce qui postule qu’il puisse y avoir une version modérée du sionisme qui aurait leur préférence. Ayant fait d’entrée de jeu cette recommandation de modération, ils la justifient dans les paragraphes qui suivent.

On peut considérer que la cinquième recommandation se décompose en deux parties : celle qui présente les arguments en faveur de la poursuite de l’entreprise sioniste en Palestine ; et celle qui met en garde contre les dangers que comporterait une application par trop systématique du programme sioniste.

Première partie
King et Crane commencent, avec beaucoup d’honnêteté, par reconnaître qu’ils ont abordé leur enquête avec un préjugé favorable à l’égard du sionisme (avec « l’esprit favorablement prédisposé à l’égard de ce dernier »), ce qui n’est pas surprenant  puisque les Occidentaux partagent spontanément ce préjugé. Vu d’Europe, où les persécutions des juifs sont très présentes à l’esprit des gens, le sionisme paraît être la solution adéquate du problème juif. Et les Américains étant des Européens transplantés dans le Nouveau Monde, ils peuvent être assimilés aux Européens dans le cadre de ce qu’on appelle les Occidentaux. Pour que King et Crane fassent exception, il faut un véritable retour sur soi, il faut prendre en compte la réalité du pays. Et  c’est ce qui s’est passé avec nos deux Américains : ils expliquent très clairement qu’il a fallu la confrontation des faits constatés sur place avec les principes énoncés par leur ami le président Wilson pour en venir à la conclusion qu’ils ont adoptée et, par voie de conséquence, à la recommandation qu’ils sont amenés à faire conformément à « la réalité des faits en Palestine s’ajoutant aux principes généraux proclamés par les Alliés et acceptés par les Syriens […] ».

Les principes généraux, ce sont les principes généreux du président Wilson, en particulier l’autodétermination des peuples. Les Syriens dans leur ensemble n’ont aucune raison de s’y opposer. Au contraire, c’est très exactement ce qu’ils demandent pour eux-mêmes. Quand à « la réalité des faits en Palestine », c’est ce que King et Crane ont pu constater par eux-mêmes lorsqu’ils y sont allés. Le pays est déjà peuplé d’Arabes (en majorité musulmans mais avec une importante minorité chrétienne) et les sionistes veulent y créer un Etat juif. Comment créer un Etat juif dans un pays peuplé d’Arabes ? Autant renoncer tout de suite à cette gageure que King et Crane qualifient d’« extrême ». Ils tiennent cependant à préciser que, même s’ils en sont quelque peu revenus, ils n’en ont pas moins apprécié les réalisations des sionistes en Palestine. Ils ne condamnent pas le sionisme en tant que tel. Simplement ils voudraient que ce soit une forme moins « extrême » qui soit introduite en Palestine. La Commission King-Crane « a pu constater de visu une partie de ce qui a été réalisé. Elle y a trouvé largement de quoi approuver les aspirations et les plans des sionistes et n’a pu que chaleureusement apprécier le dévouement de beaucoup de colons et les succès qu’ils ont remportés, grâce à des méthodes modernes, pour venir à bout d’obstacles naturels considérables ».

Pour King et Crane, on ne peut pas faire fi de la promesse faite aux sionistes. Ils reconnaissent qu’« un encouragement sans équivoque a été donné aux sionistes […] dans le document souvent cité de M. Balfour et dans l’approbation qu’il a reçu des autres représentants des Alliés ». On remarquera au passage que ce que nous avons pris l’habitude d’appeler la « déclaration Balfour » n’était pas encore, en 1919, désignée sous ce vocable. On avait recours à une périphrase, comme celle qu’emploie King et Crane ici (« Mr. Balfour’s often quoted statement »). King et Crane reconnaissent également que ce document qui, à l’origine, était le fait des seuls Britanniques, est devenu, à la fin de la guerre, la politique de l’ensemble des Alliés ; il n’est non plus possible de revenir dessus. King et Crane ne demandent pas l’impossible mais seulement un peu de modération dans la réalisation d’une promesse solennelle faite aux sionistes.

Deuxième partie
Cependant – et c’est avec ce « cependant » (however) que commence la deuxième partie de leur recommandation – encore convient-il de s’en tenir à ce que dit la « déclaration Balfour » et ne pas en rajouter.

« Mais si, quoi qu’il en soit, on s’en tient aux termes stricts du document Balfour – en faveur de “l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif […] étant bien entendu que rien ne sera fait qui puisse porter préjudice aux droits civils et religieux des communautés non juives existant en Palestine” – il est difficile de contester que la forme extrême du programme sioniste ne doive être considérablement amendée. Car “un foyer nationale pour le peuple juif” n’est pas la même chose que de faire de la Palestine un Etat juif ; ni que la création d’un tel Etat juif puisse se faire sans causer la plus sérieuse entorse aux “droits civils et religieux des communautés non juives existant en Palestine”. A de nombreuses reprises au cours de la rencontre des commissaires avec les représentants juifs, les sionistes ont dit envisager une dépossession quasi complète des habitants non juifs actuels de la Palestine, par différents types d’acquisitions. »

Voilà pour la « réalité des faits » constatée en Palestine par les deux Américains.Quant aux « principes généraux proclamés par les Alliés », voici maintenant ce qu’en disent King et Crane, en se fondant non plus sur les « quatorze points » énoncés par le président Wilson au mois de janvier 1918 mais en s’appuyant sur le résumé qu’il en a donné lors de la fête nationale américaine, le 4 juillet 1918 : « Dans son adresse du 4 juillet 1918, le président Wilson a posé le principe suivant comme l’un des quatre objectifs majeurs “pour lesquels combattent les peuples associés (2) du monde”, à savoir : “Le règlement de toute question, qu’il s’agisse de territoire, de souveraineté, d’arrangement économique ou de relations politiques, sur la base de la libre acceptation de ce règlement par les gens directement concernés et non sur la base de l’intérêt ou de l’avantage matériel de n’importe quelle autre nation ou n’importe quel autre peuple qui viendrait à désirer un règlement différent au nom de son influence ou de sa supériorité dans le monde”. »

Pour dissiper tout malentendu, il y a lieu de préciser que le président Wilson, quand il parlait, le 4 juillet, de « n’importe quelle autre nation ou n’importe quel autre peuple », ne visait pas le mouvement sioniste mais les puissances impérialistes et colonialistes auxquelles il s’était associé. Qu’il ait eu dans son collimateur la Grande-Bretagne, c’est très possible, mais en aucun cas le mouvement sioniste qui ne représentait pas grand-chose à l’époque. Il convient de ne pas projeter la situation telle qu’elle était en 1919 sur celle qui prévaut aujourd’hui. Si on se place au niveau des « principes généraux », c’est-à-dire valables pour la terre entière, le mouvement sioniste est imperceptible. La présence sioniste en Palestine, à l’époque, est insignifiante. Si 10 % de la population palestinienne est juive, ces juifs ne sont pas tous sionistes, loin de là. « Si c’est ce principe qui doit s’appliquer et qu’ainsi les vœux de la population de la Palestine doivent être déterminants quant à ce qui doit être fait de la Palestine, alors il y a lieu de rappeler que sa population non juive (pratiquement les neuf dixièmes du total) s’oppose énergiquement à l’ensemble du programme sioniste. » Par « l’ensemble du programme sioniste » King et Crane entendent le sionisme sous quelque forme qu’il se présente, aussi bien la version hard qu’ils condamnent que la version soft qu’implicitement ils recommandent. « Les graphiques montrent qu’il n’y a pas un seul autre point à propos duquel la population de la Palestine ne soit plus unanime. Soumettre un tel peuple à une immigration juive illimitée et à une pression financière constante pour qu’il vende la terre représenterait une violation grossière du principe ci-dessus rappelé et, quand bien même elle satisferait aux formes de la légalité, une violation du simple droit des gens. »

Il y a une contradiction fondamentale entre les principes généreux du président Wilson et la forme extrême du programme sioniste que, de manière tout à fait prémonitoire, King et Crane identifient comme se caractérisant par, premièrement, une immigration juive illimitée et, deuxièmement, l’éviction des Palestiniens de leur terre.

Si, au niveau de la Palestine, l’opposition à toute forme de sionisme vient en tête des revendications des habitants, pour ce qui est de la Syrie dans son ensemble, dont la Palestine peut être considérée comme la province méridionale, ce point, sans être prioritaire comme il l’est en Palestine, vient tout de même en troisième position. King et Crane se fondent sur deux faits pour établir l’importance de cette opposition :

1. Leurs propres grâce à leur système de comptabilisation : « Il doit être également mentionné que le sentiment d’hostilité à l’égard du programme sioniste n’est pas limité à la seule Palestine mais est très généralement partagé d’un bout à l’autre de la Syrie, comme l’ont clairement montré nos entretiens. Plus de 72 % (1350 en tout) de toutes les pétitions dans l’ensemble de la Syrie étaient dirigées contre le programme sioniste. Deux requêtes seulement (celles en faveur de l’unité de la Syrie et de son indépendance) ont bénéficié d’un soutien plus important. »

2. La motion finale du « congrès général syrien », qui était réuni au mois de juillet 1919 au moment du séjour de King et Crane à Damas et qui regroupait – il s’agissait d’une réunion extraordinaire – des représentants de toutes les provinces constitutives de la Syrie, Palestine comprise : 
« Ce sentiment général ne fut exprimé par le “congrès général syrien” que par les motions 7, 8 et 10 de leur déclaration finale :

(7) “Nous nous opposons aux prétentions des sionistes de créer un commonwealth juif dans la partie sud de la Syrie, connue sous le nom de Palestine, et nous nous opposons à la migration sioniste dans toute partie de notre pays ; car nous ne reconnaissons pas la validité de leur titre à le faire mais, au contraire, les considérons comme un grave danger pour notre peuple, d’un triple point de vue national, économique et politique. Nos compatriotes juifs jouirons des mêmes droits que nous et assumerons les mêmes responsabilités.

(8) Nous demandons qu’il n’y ait aucune séparation du territoire syrien de la partie sud de la Syrie, connue sous le nom de Palestine, ni de la zone littorale occidentale qui inclut le Liban. Nous souhaitons que l’unité de la Syrie soit garantie contre toute partition, quelles qu’en soient les circonstances.

(10) Les principes fondamentaux énoncés par le président Wilson pour condamner les traités secrets nous amènent à protester énergiquement contre tout accord qui stipule la partition de notre pays, la Syrie, et contre tour engagement privé ayant pour objectif l’établissement du sionisme dans la partie sud de la Syrie ; en conséquence de quoi, nous demandons la complète annulation de ces accords et conventions.” »

Quand ils parlent de « traité secret qui stipule la partition de notre pays » les participants au « congrès général syrien » font allusion, bien entendu, aux accords Sikes-Picot qui établissent le principe du partage entre France et Grande-Bretagne. Quant à l’« engagement privé ayant pour objectif l’établissement du sionisme dans la partie sud de la Syrie », le congrès fait référence au document que nous avons pris l’habitude d’appeler « déclaration Balfour » mais qui peut effectivement être considéré comme un « engagement privé » puisqu’il s’agit d’une simple lettre, une dizaine de lignes, qu’Arthur James Balfour, qui n’avait pas encore le titre de lord mais qui était tout de même le ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni, a adressée le 2 novembre 1917 à Lord Rothschild.

Rapport King-Crane : « La Conférence de la Paix ne devrait pas fermer les yeux sur le fait que le sentiment antisioniste en Palestine et en Syrie est intense et qu’il est impossible d’en faire fi à la légère. Aucun des officiers britanniques que la Commission a consultés n’a pensé que le programme sioniste pourrait être appliqué sans avoir recours à la force des armes. Ces officiers pensaient en général qu’une force d’au moins cinquante mille soldat serait nécessaire, ne serait-ce que pour la mise en œuvre du programme. […] Des décisions qui demandent des forces armées pour être appliquées sont parfois nécessaires mais, en aucun cas, elles ne sauraient être prises, sans réflexion, pour soutenir une grave injustice. Car la revendication initiale, maintes fois reprise par les représentants sionistes, selon laquelle ils ont un “droit” sur la Palestine, qui se fonde sur une présence dans le pays remontant à deux mille ans, peut difficilement être prise en considération. »

Le « congrès général syrien » avait annoncé, dans sa motion n° 7, qu’il ne reconnaissait pas le « titre » en vertu duquel les sionistes intervenaient en Palestine. King et Crane disent exactement la même chose mais dans des termes plus châtiés. La formulation est diplomatique mais le constat est le même. Si la revendication par les sionistes d’un « droit » à la Palestine « peut difficilement être sérieusement prise en considération », c’est parce que ce droit n’existe pas. Les guillemets au mot « droit » indiquent bien que King et Crane n’y croient pas. Ce n’est pas parce que des juifs étaient là il y a deux mille ans que les juifs d’aujourd’hui, qui nécessairement ne sont plus les mêmes, doivent déloger les habitants de la Palestine pour s’installer à leur place.

King et Crane se tournent ensuite vers l’aspect religieux de la question de Palestine :

« Il y a aussi une considération supplémentaire qu’on ne saurait, en toute justice, passer sous silence si le monde doit envisager que la Palestine devienne un Etat spécifiquement juif, pour aussi graduelle que soit cette transformation. Cette considération tient au fait que la Palestine est “la Terre sainte” de la même façon pour les juifs, les chrétiens et les musulmans. Des millions de chrétiens et de musulmans, sur toute la surface du globe, sont tout aussi attachés que les juifs aux conditions qui prévalent en Palestine, tout particulièrement aux conditions qui touchent au sentiment religieux et aux droits acquis qui en découlent. En Palestine, les relations en ces matières sont des plus délicates et des plus difficiles. Même avec les meilleures intentions du monde, on peut douter que les juifs puissent être, aux yeux aussi bien des chrétiens que des musulmans, des gardiens appropriés pour les différents lieux saints ou pour la Terre sainte dans son ensemble. La raison en est la suivante : les lieux qui sont les plus sacrés aux yeux des chrétiens (ceux qui ont trait à Jésus) et qui sont également sacrés aux yeux des musulmans, non seulement ne sont pas sacrés pour les juifs, mais ils les ont en horreur. »

Les trois religions abrahamiques sont, dans l’ordre chronologique, le judaïsme, le christianisme et l’islam. Le christianisme, venant après le judaïsme, tient pour sacrés les lieux saints des juifs en plus des lieux saints proprement chrétiens, c’est-à-dire ceux qui rappellent la vie de Jésus. Mais le contraire n’est pas vrai. La différence entre chrétiens et juifs tient au fait que ces derniers attendent toujours la venue du Messie alors que, pour les chrétiens, le Messie a déjà apparu il y a deux mille ans et s’appelait Jésus. On ne peut pas être juif et chrétien à la fois (malgré l’existence de juifs dit « messianiques »). A partir du moment où un juif accepte l’idée que le Christ était le Messie, il cesse d’être juif et devient chrétien. Il s’ensuit que, pour un juif qui attend le Messie, toute personne qui prétend être le Messie ne peut être qu’un imposteur et tout ce qui se rapporte à la commémoration de la venue de ce Messie ne peut que lui inspirer de l’horreur. Il ne peut qu’avoir en horreur les lieux saints du christianisme.

Quant aux musulmans, arrivant après tous les autres, ils reconnaissent comme sacrés les lieux saints du judaïsme et ceux de la chrétienté, en plus des lieux saints liés à la vie de Mahomet. Selon King et Crane, les musulmans « ont déjà été » (et non pas « seront ») jusqu’ici de meilleurs gardiens des lieux saints dans leur ensemble que ne sauraient l’être les juifs :
« Il est tout simplement impossible, dans ces conditions, pour des musulmans ou des chrétiens, de se sentir satisfaits de voir ces lieux aux mains de juifs ou sous la garde des juifs. Il y a encore d’autres lieux à propos desquels les musulmans doivent avoir le même sentiment. En réalité, de ce point de vue, les musulmans, du simple fait que les lieux sacrés pour l’ensemble des trois religions sont sacrés pour eux, ont très naturellement été des gardiens bien plus satisfaisants des lieux saints que ne sauraient l’être les juifs. Il y a lieu de reconnaître que le sens précis, de ce point de vue, de l’occupation complète par les juifs de toute la Palestine n’a pas été complètement apprécié par ceux qui recommandent le programme sioniste extrême. Car cela intensifierait fatalement le sentiment antijuif non seulement en Palestine même mais dans d’autres parties du monde qui considèrent la Palestine comme “la Terre sainte”. »

King et Crane concluent ainsi leur recommandation :

« C’est en vertu de ces diverses considérations et d’un très fort sentiment de sympathie pour la cause juive que les Commissaires se sentent obligés de recommander que seul un programme sioniste considérablement réduit soit mis en œuvre par la Conférence de la Paix et, même dans ce cas, que celui-ci ne soit introduit que très graduellement. Cela reviendrait nécessairement à ce que l’immigration juive soit nettement limitée et que le projet de faire de la Palestine un commonwealth spécifiquement juif soit abandonné. Il n’y aurait alors aucune raison pour que la Palestine ne fasse pas partie, comme d’autres portions du pays, d’un Etat syrien uni, les lieux saints étant pris en charge par une commission internationale et inter-religieuse, à peu près comme c’est le cas aujourd’hui, sous la supervision et avec l’approbation du Mandataire et de la Société des Nations. Les juifs, bien entendu, seraient représentés à cette commission. »

La Commission King-Crane est revenue de son enquête sur le terrain avec trois constatations. La première est que les habitants de la Syrie, le « bilad el-Sham », ne voulaient pas que leur pays soit démembré et débité en petits morceaux. La deuxième est qu’ils souhaitaient accéder à l’indépendance immédiatement. La troisième est qu’ils étaient opposés à l’implantation sioniste en Palestine. Dans cette Syrie unitaire, ils optaient pour la monarchie et souhaitaient que le prince Fayçal qui avait mené la fameuse Révolte arabe soit reconnu comme leur roi. Pour ce qui est du choix du mandataire, s’il en fallait absolument un pour les aider dans la période transitoire, ils récusaient les Français dont ils n’appréciaient pas les méthodes et donnaient leur préférence aux Américains dont, à l’inverse, ils partageaient l’engagement, nous l’avons vu, en faveur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à s’autodéterminer. 
Une liste pourrait être dressée où seraient enregistrés, sur l’une ce que souhaitaient les habitants de la Syrie, sur l’autre ce qu’ils ont obtenu :
Première liste : Unité – Indépendance immédiate – Pas de sionisme – Mandat unique américain – Fayçal pour roi
Deuxième liste : Partition en plusieurs Etats – Mandat à durée indéterminée – Etablissement de l’Etat d’Israël – Partage entre France et Grande-Bretagne – Fayçal chassé par les Français
On constate ainsi que, sur aucun des points, les Syriens n’ont obtenu satisfaction. Ce qui a été fait est rigoureusement l’inverse de ce qu’ils avaient demandé. C’est encore plus flagrant en Palestine où, alors que les habitants refusaient toute forme de sionisme, fût-elle modérée et graduelle comme le souhaitaient King et Crane, ils ont dû connaître l’expulsion d’une grande partie de leur population et subir la création d’un Etat juif conquérant sur la majeure partie de leur territoire.

Nous connaissons, par l’histoire telle qu’elle s’est déroulée, la seconde liste. Nous sommes redevables à King et Crane d’avoir établi la première.
—Ph. D.

Notes

1. Il s’agit de sept nationalistes syriens qui s’étaient réfugiés au Caire après la Révolte arabe.
2. Nous avons ici confirmation que les Etats-Unis ne se considéraient pas comme un allié mais seulement comme une « puissance associée ».

Bibliographie

Sur la Conférence de la Paix : Howard Elcock, Portrait of a Decision. The Council of Four and the Treaty of Versailles, Londres, Eyre Methuen, 1972.
Sur la Commission King-Crane : Harry N. Howard, The King-Crane Commission. An American Inquiry in the Middle East, Beyrouth, Khayats, 1963.
Texte des recommandations de la première section : in John Norton Moore, The Arab-Israeli Conflict, vol. III, « Documents », Princeton Univeristy Press, 1974.

Gaza au bord d’’une mer de sang

Gaza au bord d’’une mer de sang.
Propos d’un réfugié palestinien recueillis par Silvia Cattori le 19 juillet 2005.

http://www.ism-suisse.org/news/article.php?id=3301&type=analyse&lesujet=Interviews

Tariq, vit avec sa petite famille dans la précarité d’un camp de réfugiés de la Bande de Gaza. Il témoigne ici, avec la lucidité du désespoir, des difficultés qu’endurent présentement ses frères de lutte. Il analyse aussi, avec la clarté de celui qui vit ce qu’il décrit, les compromissions d’une autorité palestinienne, plus soucieuse, semble-t-il, de consolider son pouvoir que de défendre les intérêts de son peuple. Dans ce monde politico-médiatique sans morale ni éthique qui est également nôtre, nous pensons qu’il est plus que jamais important de donner la parole à ceux dont la voix est étouffée. Nous remercions ici Tariq pour son émouvant témoignage. (1)

Silvia Cattori : Le général Eival Giladi a annoncé qu’Israël « agira de façon très déterminée pendant le retrait » des huit mille colons. Qu’il sera fait usage d’hélicoptères et d’avions. N’êtes-vous pas inquiets ?

Oui, nous sommes très inquiets. Mais si la terreur des troupes israéliennes fait partie de notre quotidien, de la « normalité » si on peut dire, nous avons en ce moment peur de quelque chose de plus terrible : les provocations de l’Autorité palestinienne. Nous sommes encore sous le coup de ce qui s’est passé à Jabalyia l’autre jour. C’était la pire bataille jamais vue, par moi, entre Palestiniens.

Silvia Cattori : Que s’est-il passé ?

Une troupe de policiers a voulu arrêter un militant du Hamas blessé et hospitalisé. Les miliciens du Hamas se sont opposés à son arrestation. Les policiers ont alors ouvert le feu, lancé des grenades. Jusqu’à ce que, à bout de munitions, les policiers palestiniens ont jeté leurs armes et se sont finalement rendus.

Silvia Cattori : Vous sentiez cela arriver ?

Oui. Ces dernières semaines le discours de nos autorités a fait monter la tension. Tout portait à croire qu’on était en train de nous jeter dans une mer de sang, de nous pousser dans une guerre civile. Le Fatah (2) accusait le Hamas de vouloir partager le pouvoir. L’Autorité répétait que les armes de la résistance sont illégales, que les branches armées de la résistance doivent les rendre.

Silvia Cattori : Qu’espèrent-ils obtenir par ce coup de force ?

Le but d’Abou Mazen (3) et du Fatah est de mettre le Hamas hors jeu, hors la loi. Cela est très mal accepté par le peuple. Le Hamas est tout à fait d’accord de se soumettre à l’unique autorité d’Abou Mazen mais, tant que le peuple est agressé par Israël et doit se battre pour sa survie, il n’est pas d’accord de se laisser désarmer. L’Autorité espère que le Hamas réponde à ses provocations et que la population, jetée dans un bain de sang, finisse par se distancer du Hamas.

Silvia Cattori : En 1996 Arafat avait lui aussi commencé à désarmer. Mais il a du finir par se plier sous la révolte populaire. Abou Mazen ne sera-t-il pas contraint lui aussi de reculer ?

Les militants qui ont connu la dureté de l’emprisonnement et des tortures par les forces de sécurités palestiniennes, ont décidé que, cette fois, ils ne veulent pas revivre ce qu’ils ont connu alors. Plutôt mourir que de se faire traiter comme des esclaves par leurs propres frères. C’est pour cette raison que les miliciens du Hamas ont tout de suite réagi aux provocations du Fatah. Le Hamas a voulu leur dire que, cette fois, s’ils viennent les arrêter, ils ne se laisseront pas faire.

Silvia Cattori : Cela n’était-il pas ce à quoi les Palestiniens devaient s’attendre ? Abou Mazen n’avait-il pas dit dans son programme qu’il comptait démilitariser ?

Le peuple attendait qu’Abou Mazen commence par exiger d’Israël qu’il cesse de saboter la trêve signée en mars ; qu’il cesse d’assassiner et de terroriser nos enfants avec ses drones et Apaches.

Silvia Cattori : Le Hamas a-t-il, lui, respecté cette trêve ?

Oui, il l’a respectée. Mais il a revendiqué le droit de rendre coup pour coup quand Israël attaquait. 

Silvia Cattori : Le Hamas est-il le seul mouvement à refuser de rendre les armes ?

Toutes les forces sont unies aux côtés du Hamas. Elles considèrent les armes de la résistance comme tout à fait légales.

Silvia Cattori : Pourquoi le Hamas est-il, lui, particulièrement visé ?

Parce que c’est le mouvement le plus important et populaire. Il est considéré par le Fatah comme un concurrent. L’Autorité palestinienne accuse le Hamas de vouloir partager le pouvoir. Elle n’accepte pas de dialoguer avec d’autres forces politiques. Les militants du Fatah considèrent que c’est eux qui ont lutté pendant quarante ans, et eux seuls qui doivent diriger sans partage. Ils n’acceptent pas que le Hamas puisse avoir plus de poids politique que le Fatah sur le terrain. Comparé au succès électoral du Hamas, le Fatah ne pèse pas lourd, mais il refuse catégoriquement de dialoguer avec lui.

Silvia Cattori : Vouloir mettre hors jeu un mouvement qui représente à Gaza près de 60 % des voix, c’est prendre de gros risques ? Le peuple ne doit pas être dupe !

Oui, les gens comprennent que c’est le Fatah qui est en train de pousser les Palestiniens à se battre entre eux. Il y a un mécontentement croissant. Les gens savent que là où l’autorité administre c’est l’anarchie ; que là où c’est le Hamas il y a un mieux. Mais mettez-vous à la place des gens qui voient une mer de sang arriver. Même si personne ne veut se battre contre son cousin et son frère, la question de Shakespeare « To be or not to be » est posée.  Israël a toujours cherché à fomenter la guerre civile entre Palestiniens. Le Hamas s’est toujours gardé de céder aux provocations. Mais, cette fois-ci, si le Hamas ne fait pas front, il risque de se mettre dans la situation de ne plus pouvoir refaire surface politiquement. Le Hamas est la force politique majoritaire à Gaza. Il ne peut pas laisser la chaise vide. Tout en sachant que c’est dangereux de riposter, il se voit obligé de s’opposer aux policiers palestiniens qui viennent arrêter ses militants.

Silvia Cattori : C’est une très cruelle situation !

Je sens, je le lis dans ce que je vois, que nous allons vers une plus grande catastrophe. Au lieu d’utiliser sa police pour nous espionner, Abou Mazen devrait montrer qu’il est désireux de rallier toutes les forces dans un projet d’union nationale. Le monde doit nous aider à empêcher Abou Mazen de se retourner contre ses gens déjà si terriblement éprouvés par Israël. Provoquer la guerre entre Palestiniens, c’est le pire que nos autorités puissent faire. Donc si nous redoutons l’invasion de Sharon, ce qui est important pour nous est qu’il n’y ait pas de bain de sang à cause de Palestiniens qui se battent entre eux. Nous avons besoin d’être unis, soudés, face à Israël.

Silvia Cattori : Est-ce toute l’Autorité palestinienne qui est favorable à la démilitarisation d’après vous ?

Je ne dis pas que tous les représentants de l’Autorité sont criminels ! J’accuse des personnes précises qui se moquent de la misère du peuple et ne pensent qu’à accumuler des avantages, à prendre l’avion, à aller fanfaronner dans des conférences ou des sommets qui ne nous ont jamais rien apporté.

Silvia Cattori : Craignez-vous que la suspension des élections soit définitive ?

Abou Mazen les a reportées à décembre ou janvier ; à jamais peut-être. C’est précisément la peur du succès du Hamas qui l’a conduit à suspendre les élections qui devaient se tenir en ce mois de juillet.

Silvia Cattori : Tout cela ne peut qu’amener la population de funérailles en funérailles qui se transforment en cris de vengeance. Que peut, dans ce contexte, la délégation égyptienne qui est arrivée ces jours-ci à Gaza pour tenter de calmer le jeu ?

Nous mettons beaucoup d’espoirs dans les pourparlers amorcés par les numéros deux et trois des services de renseignements de sécurité égyptiens. (4) Nous espérons vivement qu’ils parviendront à éloigner le feu de l’essence. Si les Egyptiens arrivent à faire comprendre à l’Autorité que les élections doivent avoir lieu, que le peuple a son mot à dire, cela nous aidera peut-être à éviter le bain de sang.

Silvia Cattori : Des batailles de rues entre Palestiniens, cela ne peut que conforter Israël !

Les autorités palestiniennes traitent le Hamas avec mépris, refusent l’équilibre des forces. Il faut que nos autorités démontrent qu’elles veulent l’union nationale si elles veulent obtenir l’aide et le plein soutien de toutes les composantes politiques. Le Hamas demande depuis toujours cette union. Mais, depuis sa création l’Autorité palestinienne a toujours négligé l’union.

Silvia Cattori : On a peine à croire que des Palestiniens puissent tirer sur leurs frères?

Les policiers exécutent les ordres qu’on leur donne. Les services de la CIA qui les ont entraînés les ont remontés contre le Hamas et les musulmans, leur ont fait un lavage de cerveau. Ils ne sont ni pratiquants ni croyants, et voient d’un mauvais œil ceux qui le sont. Ici on est tous croyants. S’attaquer à des musulmans n’est pas leur problème. On leur a dit que les gens qui soutiennent le Hamas sont des terroristes et eux, ta-ta-ta-ta, ils vident leur chargeur. Si je leur dis « ne te bat pas contre ton voisin » ils ne comprennent pas ce que je dis.

Silvia Cattori : Après le retrait israélien de Gaza, quoi ?

Nous vivons le moment le plus noir de toute notre histoire. Nous pensons qu’Israël va lancer sous peu des opérations pour liquider les militants du Hamas, du FPLP, du Jihad.

Silvia Cattori : Abou Mazen, mis sous pression par Israël, n’a pas la tâche facile !

Il ne doit pas se laisser acheter par ceux qui veulent nous égorger. Il n’a pas été élu pour représenter les intérêts d’Israël. Je suis réfugié dans mon propre pays. On a lutté 57 ans pour revenir dans notre village d’où on a été chassés en 1948. J’avais l’espoir qu’Abou Mazen nous sorte du blocage. Je me suis trompé. On lui a mis le pouvoir entre les mains ; il avait les moyens de nous sauver. Si l’Autorité palestinienne persiste à nous diviser et, comme elle le laisse entendre, à renoncer à nos droits de retour, ce qui nous attend est très sombre. Toutes les forces politiques ont demandé la démission de Nasser Youssef (général à la tête du Ministère de l’intérieur). Abou Mazen a répondu qu’il le maintenait à son poste. Ce qui veut dire qu’il veut continuer de se servir de cet homme que nous redoutons. Les militants du Hamas sont intègres, prêts au sacrifice. Le peuple sait que le Hamas n’a jamais cédé à Israël, que les assassinats ciblés de ses cadres ne l’ont jamais fait plier, qu’il n’a jamais trempé dans des négociations où ses droits ont été  bradés. (5)

Silvia Cattori : Qui achète Abou Mazen en ce moment ?

Israël achète l’Autorité par divers biais. La Banque Mondiale a mis comme conditions à son aide financière, ce qu’Israël et les Etats-Unis veulent : l’emprisonnement de tous les militants, l’élimination des cellules militaires, la saisie de toutes les armes. Jamais le peuple ne l’acceptera. Or, l’Autorité palestinienne ne peut pas soumettre son peuple à plus d’inacceptable. Celui qui sacrifie sa vie pour défendre sa terre, les survivants qui ont perdu la moitié de leur famille, les réfugiés qu’Israël continue de maltraiter, n’accepteront jamais que l’Autorité palestinienne vienne les désarmer. Non cela serait le pire qui puisse nous arriver. Nous ne pouvons pas accepter que nos frères se battent entre eux. En Palestine on sait se parler, on se sent très solidaires. C’est inacceptable de pointer son pistolet sur son voisin.

Silvia Cattori : Vous n’attendez plus rien de bon d’Abou Mazen ?

Ce que l’on ressent est que l’on va vers des jours très sombres. Que l’on va nous noyer dans une mer de sang. About Mazen peut lui s’envoler par hélicoptère quand il veut grâce aux privilèges que lui accorde Israël ; nous on ne peut pas s’échapper de cette prison.

Silvia Cattori : N’est-ce pas un crève cœur supplémentaire, de savoir qu’il n’y a aucune mobilisation internationale ?

Le plus dur c’est de savoir que l’Europe n’ose pas prendre une décision claire et forte contre Israël, que les politiques, chez vous, ont peur de toucher à Israël, par peur d’être accusés d’antisémitisme. Alors qu’ici Israël mène une guerre raciste, tue, blesse, humilie, oui, c’est dur de penser que l’Europe contribue elle aussi à notre souffrance.

Israël doit savoir, que nous n’avons connu que souffrances depuis 1948. Nous pouvons souffrir plusieurs vies s’il le faut, mais nous ne capitulerons pas.

Fin.

(1) Nous ne donnons que le prénom de Tariq pour des raisons compréhensibles.

(2) Le Fatah est la principale organisation au sein de l’OLP.

(3) Abou Mazen est le nom le plus souvent utilisé par les Palestiniens pour désigner Mahmoud Abbas, président de l’Autorité autonome palestinienne et du Comité exécutif de l’OLP.

 (4) Peu après cet entretien, grâce à la médiation égyptienne, le Fatah et le Hamas ont réussi à se réconcilier, et à se dire liés par leur solidarité naturelle et leur intérêt commun d’assurer la sécurité nationale.

 (5) Le pessimisme de Tariq confirme la justesse des analyses faites par le Professeur Bertrand Badie et le chercheur Jean-François Legrain au moment de l’arrivée au pouvoir d’Abou Mazen. Voir :

http://www.ism-suisse.org/news/article.php?id=2245&type=analyse&lesujet=Interviews

http://www.ism-suisse.org/news/article.php?id=2401&type=analyse&lesujet=Réformes

**Silvia Cattori – de nationalité Suisse et de langue maternelle italienne – a fait des études de journalisme à l’Université de Fribourg, avant s’expatrier et d’évoluer dans le monde des fonctionnaires internationaux et de la diplomatie. Elle a essentiellement travaillé comme journaliste indépendante et sous divers pseudonymes. Elle se consacrait depuis quelques années à des activités littéraires quand, en 2002, lors de l’effroyable opération israélienne « Boucliers de protection », elle a décidé d’aller en Palestine. Choquée par ce qu’elle y à découvert, elle se consacre depuis, à attirer l’attention du monde sur la gravité des violations commises par l’Etat d’Israël contre une population sans défense.

Nota bene. Cet article est en Copyleft. Tout site, ou forum, qui entend le diffuser et le mettre en ligne, doit d’abord en demander l’autorisation à son auteur : silviacattori@yahoo.it 

Et après autorisation, mentionner la source et la date de diffusion originale.

Source : Silvia Cattori
 

 

Un état juif est une menace permanente à la paix (letter ouverte au Monde)

 

De Elias Davidsson le 3 juillet 2003 à Le Monde

Cher Monsieur Paris,

Je suis juif, né en Palestine en 1941 et habite actuellement en Islande.  J’ai été élevé dans un foyer traditionnel juif, fréquenté une école juive et été membre d’une association de jeunesse sioniste.  Et pourtant, j’ai lentement réalisé que le sionisme était une forme insidieuse de racisme et que l’existence d’un Etat basé sur la suprémacie des juifs était contraire aux principes universels des droits humains. C’est pourquoi je pense que votre perspective du conflit dans mon pays natal souffre d’un manque de compréhension de ce qui anime la politique israélienne.  Ce conflit n’est pas entre deux nationalismes légitimes et ne pourra pas être résolu sur la base de négotiations.  Il s’agit d’un conflit entre deux conceptions incompatibles de l’existence humaine, l’une basée sur la suprémacie raciste (apartheid) et l’autre sur la conception des droits universels de l’homme.  Les Palestiniens ne demandent qu’une chose : de pouvoir jouir de leurs droits humains fondamentaux, ce que Israël leur a toujours refusé parce que reconnaître ces droits ne pourra être fait sans renier le projet sioniste d’un Etat bâti sur le contrôle de la politique par des "juifs" (une catégorie définie par la descendance biologique).  C’est pourquoi, par exemple, l’Etat "juif" refuse catéogoriquement de reconnaître le droit au retour des réfugiés palestiniens. Leur seul crime : ne pas être membres du peuple "élu".  Pourtant, ce droit leur est reconnu aussi bien politiquement (résolutions de l’Assemblée générale des Nations-Unies) que juridiquement (conventions des droits de l’homme).  C’est pourquoi Israël refuse d’annexer les territoires occupés et d’accorder à leurs habitants la pleine citoyenneté israélienne et les droits égaux.  C’est pourquoi Israël construit un mur autour des villages et villes palestiniens, avec l’espoir de rendre la vie des Palestiniens insupportable et les inciter à émigrer, une forme "douce" d’un crime contre l’humanité.

Or, les Palestiniens ne pourront jamais "devenir des juifs" pour jouir de leurs droits.  Je nomme même pas le fait -incontrovertible – que la colonisation sioniste de la Palestine, commencée avec la complicitié de la Grande-Bretagne en 1917, est elle-même illégitime en regard du principe du droit d’un peuple à l’auto-détermination, que cette colonisation a bafoué.

Il ne s’agit donc pas, comme certains le pensent, que le retrait des soldats israéliens d’une petite partie de la Palestine (bande de Gaza et la rive ouest du Jourdain) résoudra les problèmes, car le projet sioniste est continuellement menacé par la paix avec le monde arabe.
Une paix chaude – avec frontières ouvertes – entraînera des relations étroites (commerciales, culturelles et interhumaines) avec le monde arabe et menacera l’assimilation culturelle et biologique de la population juive, et donc l’anéantissement progressif de l’unité juive et de l’Etat.  C’est pourquoi cet Etat dit juif ne peux exister qu’avec le maintien d’un mur de haine qui consolide l’unité "nationale" juive.  C’est pourquoi tous les dirigeants de l’Etat juif ont suivi une politique de provocations envers les pays voisins. L’Etat juif est donc un phénomène contre-nature, une aberration, et une menace pour la paix.   Dire cela ne relève pas de l’antisémitisme.  Le contraire est plutôt vrai. Ceux qui tendent aux juifs israéliens un corde pour se pendre sont les vrais antisémites.

Mes réflexions ci-haut sont partagées par des milliers de juifs démocrates par le monde entier, et même par un groupe ultra-orthodoxe juif, Neturei Karta, qui rejette entièrement la légitimité d’un Etat juif. Mon rejet se base sur les principes universels des droits humains tandis que leur rejet se base sur les principes de la Torah juive.

Je vous prie de réfléchir à ces réflexions et donner la place dans vos écrits à l’opposition démocrate parmi des juifs à l’idée d’un Etat juif.

Merci,

Elias Davidsson, compositeur
Reykjavik, Islande

 

Ilan Pappe : «Il n’’y a pas de mouvement de paix en Israël».

Ilan Pappe, historien israélien, crie à qui veut l’entendre que les Palestiniens sont victimes d’un nettoyage ethnique ; qu’ils sont plus que jamais en danger. Aussi appelle-t-il les mouvements de solidarité du monde à boycotter les universités israéliennes, qu’il considère comme la machine de propagande officielle du gouvernement d’Israël. Nous avons le plaisir de vous présenter ici la conférence qu’il a donné récemment en Suisse.  (Silvia Cattori)

Ilan Pappe : «Il n’’y a pas de mouvement de paix en Israël»(1)

Traduit par Marcel Charbonnier

4 juin 2005 

« Pour moi, ce qui est en train de se passer, en Israël – Palestine, c’’est un jeu, c’’est la charade de la paix, une parodie de paix. Mais la vérité, c’’est qu’’encore une fois, toujours les mêmes politiciens, des deux côtés, se rencontrent dans des hôtels somptueux, avec des diplomates venus du monde entier pour parler de rien, simplement pour bavarder. Et l’’on entend des mots ronflants, tels « processus de paix », « évacuation », « désengagement », « fin de l’’occupation », « création d’’un Etat palestinien »… C’est l’’«Industrie de la Paix », dirait Chomsky. Mais sur le terrain, il ne se passe absolument rien !

Par contre, tout autour du terrain, se développent les bavardages et les exercices futiles d’’une diplomatie vide de sens. Mais le côté inquiétant de cela, c’’est que depuis l’’instant où Sharon a déclaré qu’’il prenait une énième initiative de paix à l’’intérieur d’’une précédente initiative de paix appelée Feuille de Route, on assiste à une tendance très dangereuse : un peu n’’importe qui, dans le monde, intéressé de près ou de loin à la question de Palestine semble vouloir prendre sa part dans le grand jeu de la paix. Nous avons déjà assisté à des chapitres précédents du jeu de la paix. Mais jusqu’’ici, n’’y participait pas qui voulait…

Cette fois-ci, ce qu’’il est convenu d’’appeler le Quator –Union européenne, ONU, Russie et Etats-Unis – sont tous en train de congratuler Ariel Sharon pour son désengagement (de Gaza). Et il y a des gens, en Israël, qui sont supposés appartenir à un « camp de la paix », du parti Travailliste, et du mouvement La Paix Maintenant, qui disent la même chose que le Quator, à savoir qu’’ils vont laisser faire Sharon à sa guise. Sharon, cet homme qui conduit Israël et les Palestiniens dans un nouveau chapitre de « fabrication de la paix » en Israël – Palestine.

Le « plan de paix » de Sharon présente un double danger : D’’une part, il est fallacieux, d’’autre part, il crée l’’illusion chez les gens, qu’’il va leur arriver quelque chose de positif. Alors que la situation est absolument catastrophique. Menaçante.

Et quand une politique s’’avère n’’apporter absolument aucun changement dans la réalité vécue des gens, alors c’’est la frustration qui s’’ensuit. C’’est la Troisième Intifada qui se prépare !

Elle éclatera dès lors qu’’il y aura assez de gens pour prendre conscience que les négociations actuelles ont échoué, et qu’elles n’’ont rien à offrir aux populations.

*****

Il y a un autre scénario, moins probable, mais néanmoins possible : c’’est celui de l’’augmentation de la violence. Les gens seraient alors fatigués et diraient : « Bon. Négocions et tâchons d’’arracher le maximum. On en a assez vu ! Quiconque s’est rendu dans les territoires occupés sait qu’’il y a une soif de vie normale, qu’’il y a une lassitude de cette lutte contre trente-huit années d’’occupation. Les gens ne savent plus comment vivre avec cela, et il y a un danger que même une délégation palestinienne dise, comme Arafat, en été 2000 : « OK. Prenons ce qu’’on nous offre, c’’est mieux que rien ! ». Et on peut d’’ores et déjà entendre ce genre de discours dans les couloirs des ministères, à Ramallah. Et ça, c’’est encore plus dangereux que la violence. C’est un chapitre qui peut conduire à la destruction, – à la destruction TOTALE du peuple Palestinien, et de la Palestine…

Dès lors, pour empêcher cela, nous devons souligner, encore et toujours, qu’’au lieu d’’une charade de paix, ce que nous avons sur le terrain, c’’est une occupation qui perdure. Chaque jour qui passe ressemble au jour d’’avant, et chaque jour ressemble ainsi à celui qui l’a précédé, depuis trente-sept ans. Mais si vous soutenez cette mascarade de paix, si quelqu’’un, quel qu’’il soit, soutient ce petit jeu de la paix, cela signifie non seulement que vous permettez à l’’occupation de continuer, cela signifie que vous permettez à quelque chose de bien pire que l’’occupation de se produire. En effet, si les Israéliens obtiennent le feu vert pour les plans de Sharon, cela signifie qu’’il y a un danger pour les Palestiniens qui vivent dans cette moitié de la Cisjordanie qu’’Israël,– l’’Israël consensuel, considère aujourd’’hui comme faisant partie de l’’Etat d’’Israël. Il y a un très grave danger que ces gens soient victimes d’’un « nettoyage ethnique ». Israël a déjà déporté deux mille familles palestiniennes pour construire le mur. Nous ne trouvons nulle part cette information dans la presse occidentale. Et pourtant, ce sont bien deux mille familles palestiniennes qui ont été déplacées, chassées de chez elles, pour la construction du mur….

Ce sont deux cent cinquante mille Palestiniens qui sont directement menacés d’’épuration ethnique par la prochaine étape de construction du mur, dans le cadre de la prochaine phase d’’annexion de la Cisjordanie à Israël. Si le projet de paix continue à être soutenu par les Européens, les Américains, les Russes et l’’Onu, cela signifiera qu’’Israël a le feu vert pour poursuivre sa politique d’’épuration ethnique. Il faut savoir aussi que les Israéliens se préparent d’’ores et déjà à faire face à la prochaine insurrection (palestinienne) ; cette fois-ci, ils n’’hésiteront plus à utiliser y compris les pires moyens de répression, en comparaison avec les armes qu’’ils ont utilisées au cours des deux premières Intifadas. Aussi, nous ne sommes pas en train de parler, en ce moment, simplement d’’épuration ethnique, mais bien d’’un réel danger d’’une politique génocidaire.

Il ne suffit pas de dire que vous savez exactement quels sont les tenants et les aboutissants du projet de paix, dans ses moindres détails. Je pense que nous tous, les militants, à l’’intérieur et à l’’extérieur d’’Israël, nous devrions comprendre qu’’il y a un grave danger – urgent – d’’une épuration ethnique de Palestiniens supplémentaires ; et il n’’y a qu’’une seule manière d’’arrêter Israël. Ce n’’est ni au moyen du dialogue, ni au moyen de négociations diplomatiques; cela, ça fait trente sept ans qu’’on l’’essaie… Un mouvement anti-occupation à l’’intérieur d’Israël n’’a aucune chance de succès. Jamais.

Il n’’existe qu’’une seule manière de stopper le scénario que je viens de vous décrire : par les pressions, par les sanctions, par l’’embargo, en faisant d’’Israël un Etat semblable à l’’Afrique du Sud à l’’époque où elle vivait sous le régime d’’apartheid.… Il n’’existe pas d’’autre moyen. Et je suis très triste en disant cela, car je connais les conséquences d’’une telle politique ; mais quiconque a été engagé dans le combat pour la paix – dans mon cas, cela fait trente-sept ans – sait qu’’on est fondé, après trente-sept ans, à dire qu’’aucun effort diplomatique ne mènera nulle part, que des négociations avec Israël ne conduisent nulle part, que le camp de la paix, en Israël, n’’a absolument aucun pouvoir, que la lutte armée des Palestiniens a échoué, et qu’’il n’’y a qu’’une seule manière de sauver la Palestine : faire comprendre aux Israéliens qu’’ils ne sauraient appartenir aux nations civilisées si l’’occupation se poursuit ne serait-ce qu’’un jour de plus…

Quelles stratégies ?

Nous vivons des temps difficiles pour les divers mouvements de solidarité. En Europe, je pense que depuis très longtemps, et à juste titre, l’’un des principaux objectifs a été de promouvoir le dialogue israélo-palestinien, et c’’est là un objectif toujours très important, mais aujourd’’hui, il nous faut viser un autre objectif. Nous demandons aujourd’’hui aux mouvements de solidarité de faire quelque chose qu’’ils n’ont jamais fait jusqu’’ici, en Europe. Nous leur demandons de copier, d’’imiter ce que les mouvements de solidarité ont fait dans le cas de l’’Afrique du Sud ; et si vous regardez l’’histoire des mouvements de solidarité avec la Palestine depuis trente-sept ans, vous constaterez que, parce qu’’ils pensaient qu’’il y avait deux côtés, parce qu’’ils pensaient qu’’il y avait une chance qu’’un dialogue mette fin à l’’occupation, ces mouvements de solidarité – que je ne blâme pas, j’’en ai fait partie, moi aussi – s’’efforçaient de promouvoir la négociation, la coexistence, la compréhension mutuelle. Un jour, à venir, nous aurons peut-être besoin de ce genre d’’énergie et de soutien, de la part du mouvement de solidarité.

Mais aujourd’hui, ce que j’’essaie de faire comprendre, c’’est que ce dont nous avons besoin, de la part des mouvements de solidarité, c’est qu’’ils sauvent la Palestine, pour les Palestiniens. En fait, si ces mouvements ne réussissent pas à sauver la Palestine, pour les Palestiniens, les juifs, en Israël, seront eux aussi les victimes, ils seront perdus. Aussi avons-nous décidé effectivement d’’appeler à sauver les Palestiniens et les juifs, c’’est la raison pour laquelle j’’ai fait la comparaison suivante, dans mon article : nous sommes tous à bord d’’un même avion, sans pilote. Tout le monde le sait : que vous parliez avec les Palestiniens ou avec les Israéliens, tout le monde sait que nous nous précipitons vers la collision d’’une guerre effroyable, et personne ne veut en parler. Ce qui signifie que l’’énergie, sur le terrain, pour arrêter les capacités de l’’occupation est inexistante. Ainsi, la solidarité, tant avec les Palestiniens qu’’avec les juifs, c’’est la nécessité de les aider à faire mettre un terme à l’’occupation.

Toute tentative d’’aider des mouvements de solidarité qui sont engagés dans des initiatives de paix, de dialogue et de coexistence, est importante. Mais je pense que nous ne devons pas oublier, ne serait-ce qu’’un instant, quel est l’’objectif impérieusement urgent.

Il y a un besoin urgent de stratégies qui correspondent mieux aux réalités, qui permettent de faire ce que tant les mouvements pacifistes en Israël que les mouvements palestiniens de résistance dans les territoires occupés n’’ont apparemment pas réussi à faire. Il s’’agit bien entendu de la mise d’’un terme à l’’occupation israélienne. Ce n’’est que lorsque l’’occupation militaire touchera à sa fin qu’’il y aura une quelconque chance de réconciliation entre les deux peuples. Aujourd’’hui, malheureusement, le processus de paix, jusqu’’ici – et cette expression recouvre, pour moi, y compris les accords de Genève – a mis le signe « égale » entre la fin de l’’occupation et la fin du conflit. Ceci est faux : ceci ne marchera pas. Vous ne pourrez pas mettre fin au conflit entre les Israéliens et les Palestiniens sans mettre un terme à l’’occupation.

Vous pouvez vous mettre à négocier au sujet de la fin du conflit, une fois que vous avez mis un terme à l’’occupation, mais pas avant cela. Et il y a tellement d’’énergie, et tellement de braves gens (dont ceux de Genève), qui sont allés dans la mauvaise direction, en essayant de convaincre les gens, en  Europe, en Israël, en Palestine et en Amérique que dès l’’instant où les soldats israéliens quitteraient les territoires occupés, la paix s’’instaurerait en Palestine. En fait, dès lors que les soldats israéliens quitteraient la Cisjordanie et la bande de Gaza, les véritables négociations du processus de paix pourraient commencer. Et parallèlement à ces véritables négociations de paix, il doit y avoir aussi une réorganisation, du côté palestinien.

Je ne voudrais pas trop insister sur l’’élection d’’Abou Mazen ou sur l’’élection de Yasser Arafat, après Oslo. Certes, j’’ai pensé qu’’Abou Mazen allait remporter des élections démocratiques dans les territoires occupés. J’’ai toujours pensé aussi que Yasser Arafat remporterait des élections démocratiques. Mais n’’oublions pas, même un seul instant, que des élections, ce n’’est pas quelque chose que les habitants des territoires occupés réclament particulièrement. Les élections sous occupation ont été imposées aux Palestiniens, comme une pré-condition israélienne. N’’oubliez pas que vous devez voir en face les données historiques, courageusement. Les Israéliens ont dit aux Palestiniens : « Vous êtes des gens primitifs ; nous ne pourrons pas négocier de paix avec vous, tant que vous n’’aurez pas tenu des élections démocratiques ». Et c’’est ainsi qu’’il y a eu des élections. Jusqu’’à cette exigence israélienne, les Palestiniens tenaient un raisonnement très juste : « Qu’’avons-nous besoin d’’élections, alors que nous sommes encore sous occupation ? » Y a-t-il eu quelqu’’un, en France, à la fin de la Seconde guerre mondiale, pour réclamer des élections avant la fin de l’’occupation ? Or, de quoi parlons-nous, en ce moment ?

Ensuite, si vous voulez parler de stratégies, nous respectons tous Abou Mazen ; il représente la population des territoires occupés. Il peut aller négocier et il devrait négocier la fin de l’’occupation. Mais est-il mandaté pour négocier au nom des réfugiés palestiniens ? Suis-je mandaté, moi-même, pour négocier au nom des réfugiés palestiniens ? Nous devons écouter de la bouche des réfugiés eux-mêmes comment ils veulent mettre en application le droit au retour qui leur a été reconnu par les Nations unies en 1948.

Je suis très heureux d’’entendre Abu Mazen, que je connais depuis un quart de siècle, dire qu’’il ne renoncera pas au droit au retour. J’’espère qu’’il ne le fera pas. Mais les stratégies de paix, y compris celles du mouvement de solidarité européen, devraient placer le droit au retour des réfugiés palestiniens au centre de l’’agenda de la paix. Et non pas la fin de l’’occupation. Cette fin de l’’occupation, nous la voulons tous, bien entendu. Les gens de l’’initiative de Genève, eux aussi, voulaient la fin de l’’occupation. Mais le conflit entre Israël et la Palestine n’’est pas un conflit portant sur l’’occupation ; il s’agit de l’’épuration ethnique perpétrée par Israël en 1948, et qui ne s’’est jamais arrêtée un seul jour, depuis lors. Aussi, les stratégies de paix ne sont pas des stratégies visant la fin de l’’occupation. Voilà comment on nous a empli l’’esprit de chimères, depuis 1967.

C’’est ce qu’’a dit le mouvement La Paix, Maintenant !, c’’est ce qu’’ont dit les Américains, c’’est ce que va dire le gouvernement suisse : l’’important, c’’est que les Israéliens se retirent de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Eh bien non ! Cela, ce n’’est pas la paix : un retrait israélien de la bande de Gaza et de la Cisjordanie constitue simplement la fin des crimes d’’Israël contre l’’humanité. Cela n’’a rien à voir avec une véritable paix. Les Palestiniens qui vivent dans les territoires occupés ne représentent qu’’une partie du peuple palestinien, ceux, qui – notez le bien, dans la seconde moitié du vingtième siècle ! – vivent depuis trente-sept ans sous occupation militaire ! Ce retrait simple n’’a rien à voir avec la paix. Imaginez-vous la Suisse, sous occupation militaire, et pas pendant trente-sept ans : « seulement » pendant dix ans ?

Tous, ici, vous savez ce qu’’une occupation militaire signifie. Cela signifie qu’’un sergent peut vous arrêter, fermer votre commerce, détruire votre maison, à sa guise, à n’’importe quel moment de la journée, brutalement. Multipliez cela par trente sept années ! Qu’’est-ce que cela a à voir avec la paix ? Y a-t-il un autre endroit, dans le monde, où existe une oppression, et où il faudrait négocier avec un gouvernement oppresseur, en lui demandant d’’arrêter son oppression en lui donnant autre chose en échange ?

 Bien sûr que non ! En Serbie, l’’Otan a bombardé Belgrade pour obtenir l’’arrêt de la purification ethnique dans les Balkans. Ils ont envoyé leurs avions bombarder Belgrade. Mais avec Israël, alors là : non ! On négocie ! ! ! Il faut offrir quelque chose aux Israéliens en échange, pour qu’’ils veuillent bien daigner renoncer un tout petit peu à une petite partie de leur occupation…. Et – malheureusement – il y a eu bien trop de Palestiniens pour collaborer avec cette politique. Une stratégie tendant vers la paix, c’’est tout à fait autre chose. Une véritable stratégie de paix prend en compte l’’ensemble du Moyen-Orient, et non pas seulement la Palestine. Pas seulement la partie du peuple palestinien qui vit dans les territoires occupés. Bien sûr, il faut les libérer, mais ces Palestiniens sous occupation ne représentent qu’’une partie du peuple palestinien. Le peuple palestinien, il est réparti dans l’’ensemble du Moyen-Orient, et ce sont tous les Palestiniens qui sont des parties à ce problème. L’’aspect profondément négatif du projet d’’Oslo, cela a été qu’’il a exclu les réfugiés palestiniens, qu’’il a exclu aussi les Palestiniens vivant en Israël de la solution future de la question palestinienne…

Je conclurai en vous disant de quelle manière j’’envisage – à toutes fins – une stratégie qui soit à même de replacer le problème des réfugiés palestiniens au centre des négociations de paix et apporter une réconciliation entre juifs et Palestiniens. Car toute autre proposition, quelle qu’elle soit, ne sera jamais qu’’une accalmie passagère des violences et de l’’occupation. Certes, je ne sous-estimerai jamais une accalmie, mais une accalmie, ce n’’est pas un projet de paix. Cette stratégie, je la place sous l’’égide de ce que j’appelle les trois « A » :

Ces trois « A » sont les trois conditions qui doivent être réunies, si l’’on veut avoir un plan de paix. Je ne propose pas ici un énième plan. Je suis simplement un intellectuel, qui réfléchit à cette question. Je ne suis pas Palestinien. Je ne suis pas un homme politique. Je n’’ai pas à donner des détails sur la manière dont la paix doit être mise en œoeuvre, précisément : ça, c’’est le boulot des hommes politiques. Mais j’’ai une idée que partagent beaucoup de mes amis palestiniens. Et de plus en plus d’’Israéliens – je m’’en réjouis – envisagent l’’avenir comme moi.

Le premier « A » est pour « acknowledgement », c’est-à-dire la « prise de conscience » qu’’il n’y aura pas de paix entre les Israéliens et les Palestiniens tant que les Israéliens n’’auront pas reconnu ce qu’’ils ont fait en 1948. Tout le monde, en Israël,– et c’’est aussi vrai pour les jeunes Palestiniens ne le sait pas. Ce qu’’ils ont fait – et cela, on n’’en a pas suffisamment conscience. – en une seule journée, en 1948, fut pire que trente-sept années d’’occupation. Mais nous avons oublié ! Ce que les Israéliens ont fait, en une seule journée, en 1948, ils n’’ont pas encore réussi à l’’égaler en horreur, en trente-sept années d’’occupation.

En une seule journée, en 1948, les Israéliens ont détruit cinq cent villages, dont ils ont chassé la population. Ils ont rasé ces villages au sol ; à la place, ils ont construit des colonies juives ou planté des parcs publics. C’’est ce crime, perpétré en 1948, qui est à l’’origine du mouvement national palestinien. Ce n’’est pas l’’occupation. Et si nous continuons à ne pas le savoir, les Israéliens vont continuer leur déni de ce qu’’ils ont fait en 1948, de la manière dont ils ont chassé un million de Palestiniens de chez eux. De la manière dont ils ont pris 80 % de la Palestine par la force armée. Tant que ces faits n’’auront pas été reconnus, il est inutile de parler de « paix en Palestine » !

Le deuxième « A », c’’est le « A » d’ « accountability », de responsabilité, d’’avoir à rendre des comptes. Les Israéliens doivent être responsables de ce qu’’ils ont fait en 1948. Les Nations unies l’’ont dit. Elles ont dit ce que cette responsabilité signifiait : le droit des Palestiniens chassés de chez eux à y retourner. Je ne dis nullement qu’’il existerait une manière simple de mettre en application le droit au retour des réfugiés, bien entendu. Les gens ne doivent pas venir s’’imposer là où d’’autres personnes vivent déjà. On ne saurait créer une nouvelle injustice au motif qu’’une injustice doit être réparée. Mais on ne saurait dénier le droit des réfugiés au retour. Il ne s’’agit pas seulement de responsabilité. Il s’’agit aussi de la manière dont les Israéliens perçoivent leur propre insertion dans le monde arabe. Les Israéliens rejettent le droit au retour parce qu’’ils veulent une majorité juive. Et beaucoup d’’entre eux, qui croient en une solution à deux Etats, pensent que les deux Etats permettront d’’avoir un Etat juif dont la population serait majoritairement juive… Israël est une démographie ethnique, ce n’’est pas une démocratie juive !

Et si la préoccupation démographique – pour la démographie d’’une certaine ethnie – continue à dominer en Israël, alors nous pouvons oublier la solution à deux Etats. Nous devons commencer à réfléchir à la manière dont nous pouvons créer un unique Etat en Palestine. Il n’’y a aucune possibilité de créer une solution à deux Etats, car si vous voulez le faire, vous devrez transférer tellement de juifs et de Palestiniens que toute solution à deux Etats serait nécessairement entachée d’’une forme d’’épuration ethnique. La solution à un seul Etat consiste à dire que les Palestiniens et les juifs ont les mêmes droits. Vous n’’avez nulle besoin de déplacer quiconque. Il vous faut seulement donner les mêmes droits à tous les habitants de la Palestine.

Enfin, le dernier « A » est celui de l’ « acceptation ». Ce n’’est qu’’une fois que les Israéliens et l’’ensemble des juifs, dans le monde entier, et pas seulement en Israël, auront reconnu ce qui s’est passé en 1948 que nous pourrons négocier de quelle manière ils veulent, précisément, mettre en pratique le droit au retour des réfugiés, de quelle manière, précisément, la structure politique future satisfera à la fois au désir des juifs de disposer d’’un Etat et d’’une nationalité, et à celui des Palestiniens de disposer d’’un Etat, d’’une nationalité et d’’une vie normale, y compris les Palestiniens qui ont été chassés de 80 % de la Palestine. Ce n’’est qu’’alors que les juifs qui vivent aujourd’hui en Israël auront le droit de demander aux Palestiniens, au monde arabe, et au monde musulman, de bien vouloir nous accepter.

Oui, nous fûmes un mouvement colonialiste. Oui, nous sommes entrés au Moyen-Orient à la fin du dix-neuvième siècle. Nous n’’avions pas été invités, nous sommes venus nous imposer par la force. Mais nous faisons aujourd’hui partie intégrante du Moyen-Orient. Nous devons renoncer à notre rêve d’’appartenir à l’’Europe. Nous devons être partie intégrante du Moyen-Orient, nous devons nous colleter aux problèmes du Moyen-Orient, nous devons partager les choses à faire au Moyen-Orient, et non pas la vision de l’’Europe, non pas l’’Eurovision, non pas le foot européen…. Nous appartenons au Moyen-Orient, et quand nous en aurons vraiment pris conscience, sans doute n’’aurons-nous plus à construire des murs, sans doute n’’aurons-nous plus à installer des barrières électrifiées. Parce que les Palestiniens ne sont pas les seuls prisonniers du mur : prisonniers, les Israéliens le sont, eux aussi.

Si vous voulez vivre sans mur, alors acceptez-nous : le monde arabe – et aussi, ce qui pourrait sembler plus surprenant, le peuple palestinien, malgré tout ce que les Israéliens lui ont fait subir – sont prêts à accepter que sept millions de juifs, qui vivent aujourd’hui en Israël, fassent partie du Moyen-Orient. Mais si l’’occupation israélienne se prolonge, si la paix ne vient pas en Palestine, le monde arabe et le monde musulman diront : « ça suffit ! » et là, cinquante bombes nucléaires ne serviront à rien, le président Bush ne pourra pas aider ces juifs, le gouvernement suisse, malgré tous les équipements militaires qu’il a achetés à Israël ne les aidera pas non plus ! Quand on vit au Moyen-Orient, on doit s’’assurer que l’’on fait partie de cette région du monde, il faut s’’y intégrer. Et j’ai une bonne nouvelle, pour les citoyens israéliens : appartenir au Moyen-Orient, ce n’’est pas si mal que ça. Et eux, ils continuent à rêver qu’’ils ne sont pas au Moyen-Orient, et ils aliènent cette région, de même que la région les aliène. Tant qu’’ils ne comprendront pas quelle est la nature véritable du voisinage où ils sont entrés par force, ils n’’y aura pas de paix, ni en Israël, ni en Palestine.

Il n’’y a pas de mouvement de la paix en Israël !

Il n’’y a pas de véritable mouvement pacifiste en Israël. C’’est la raison pour laquelle il nous faut des sanctions. S’’il y avait un mouvement de la paix en Israël, je n’’appellerais pas à des sanctions. Malheureusement, il n’’y a pas de mouvement pacifiste chez nous. Il n’’y a pas de mouvement pacifiste avec lequel négocier, par conséquent : l’’occupation n’’est pas à la veille de s’’arrêter. Quand je parle de droits égaux, je parle de droits égaux dans le futur Etat. Je ne dis pas qu’’il y a des droits égaux maintenant, et j’’affirme que la seule base d’’une réconciliation entre juifs et Palestiniens n’’existera que lorsque les juifs et les Palestiniens auront les mêmes droits, dans un même Etat. C’est la seule solution. Le chemin sera sans doute très long. Il sera peut-être nécessaire d’’en passer par un stade différent, en Israël, pour obtenir ces droits égaux. Mais sans eux, le conflit perdurera. Non, il n’’y a pas de camp de la paix en Israël, malheureusement, et ce n’’est que lorsqu’’on aura mis un terme à l’’occupation au moyen de toutes les pressions possibles et imaginables, et lorsque la société civile développée en Israël aura été libérée de l’’idéologie sioniste, que nous aurons la possibilité de nous réconcilier.

Le mouvement de solidarité aux Etats-Unis et le boycott

Je me souviens souvent d’’une histoire que m’a racontée Chomsky, à propos de l’’Amérique. Yasser Arafat est venu à New York, en 1975, et il a fait sa première apparition à l’’Onu, où il a prononcé son célèbre discours. Il avait rencontré des intellectuels, dont Chomsky….

Chomsky demande à Yasser Arafat pourquoi ils n’’ouvriraient pas, ensemble, aux Etats-Unis, un bureau de relations publiques pour les Palestiniens ?

Et Arafat de lui répondre : « Non : nous avons l’’Union soviétique.… Nous n’’avons pas besoin des Etats-Unis… »

Et Chomsky précise que lui-même, il a un bureau de relations publiques, à New York. Mais Arafat ne l’’écoute pas. Je pense que ce que montre cette anecdote, c’’est que pendant de nombreuses années, les Palestiniens et leurs soutiens ont considéré les Etats-Unis – pour des raisons objectives- comme un poids mort, comme une cause perdue. Et si, au vu du poids qu’’ont aujourd’’hui les Etats-Unis dans le monde, vous persistez à considérer que les Etats-Unis sont une cause perdue, vous avez un très gros problème. Toutefois, deux choses doivent être dites au sujet de l’’Amérique. On y assiste au début de plusieurs mouvements de personnes excédées par Israël.

Il y a une émergence de mouvements : des gens, en Amérique, prennent conscience du fait que beaucoup des problèmes américains sont liés au soutien unilatéral à Israël. Oh, bien sûr, on ne voit pas ces gens conscients sur la colline du Capitole, dans les corridors du pouvoir américain, mais ils existent bel et bien. Ensuite, il y a la communauté arabe américaine. Cette communauté est restée silencieuse, pendant des années, parce qu’’il s’agissait d’’une première génération d’’immigrants. La deuxième génération, la jeune génération, est beaucoup plus active, elle s’’affirme beaucoup plus. Et je pense que dans un futur proche, nous verrons cette communauté, qu’’on peut estimer au moins à trois millions et demi de personnes, exercer un impact non négligeable sur la politique étrangère des Etats-Unis.

En ce qui concerne le boycott…. Il y a un mythe, qui voudrait que la communauté juive américaine soutienne inconditionnellement Israël. En réalité, nous savons que seule une très petite minorité, au sein de la communauté juive américaine, soutient effectivement Israël. Et il y a une très large majorité, que nous pouvons qualifier de majorité juive, qui ne soutient pas Israël. Ils ne sont pas contre Israël, mais ils ne le soutiennent pas activement. Et puis il y a un groupe d’’universitaires juifs américains qui disent : « Non, pas en notre nom ! ». Tous ceux qui connaissent un minimum Israël savent, qu’’en Israël comme dans beaucoup d’’autres pays, le monde universitaire est une sorte de grand ministère des affaires étrangères. Et les universitaires israéliens sont formés – je  le sais, pour faire partie du système – à être des ambassadeurs d’’Israël, dans le monde entier.

Une excellente tactique consiste à aller voir ces ambassadeurs et leurs épouses, quand ils viennent à Lausanne, s’’ils viennent ici, et à leur dire que nous savons des choses terribles au sujet de votre Etat, que nous désapprouvons votre politique, et que si vous continuez, nous ne vous inviterons sans doute plus à venir chez nous. Je pense que cela a un impact ; Israël se perçoit comme un pays cultivé, civilisé, « la seule démocratie au Moyen-Orient ». Une bonne façon de savoir si Israël est aussi démocratique qu’’il le prétend, c’’est le respect des libertés académiques. Si vous n’’agissez pas ainsi vis-à-vis des universitaires israéliens, vous leur envoyez le message selon lequel Israël est la seule démocratie au Moyen-Orient. Et moi qui en fais partie, je peux vous dire que les universitaires israéliens qui sont réellement opposés à l’’occupation sont très peu nombreux. Nous parlons ici de soixante personnes, environ, sur neuf mille. Aussi avons-nous affaire, avec les universitaires, à une des composantes très importantes du système israélien qui maintient l’’occupation, qui permet qu’’elle continue et qui ne fait absolument rien pour s’’y opposer, alors qu’’en qualité d’’intellectuels, ils ont l’’obligation morale de le faire.

Le nettoyage ethnique est une réalité

Je sais bien que l’’expression « épuration ethnique » a des connotations qui évoquent la période nazie ; mais l’’expression « épuration ethnique » n’’a pas été utilisée, en réalité, à l’’époque. Je fais référence à une expression qui est utilisée par le Département d’’Etat et les Nations unies, qui décrit ce qui s’est passé dans les Balkans, dans les années 1990. Si vous consultez le site web du Département d’Etat, ou celui de l’’ONU, vous verrez une définition très claire de ce qu’’est l’’épuration ethnique. L’’épuration ethnique est une politique d’’expulsion, de démolitions de maisons, de construction de murs de séparation, de ségrégation ; et cette politique est motivée par une idéologie.

Le mobile d’’une telle politique est le désir de voir un groupe ethnique en remplacer un autre. Je ne pense pas qu’’il existe de meilleure définition que celle-ci de la politique sioniste à travers les décennies. Je pense donc que j’’utilise cette expression à bon escient, car l’’une des choses les plus importantes que dit le Département d’’Etat américain au sujet de l’’épuration ethnique, c’’est le fait que les gens qui ont été chassés de chez eux par ce type de politique ont le droit plein et entier de retourner chez eux. Et c’est pourquoi je pense que l’’exemple des Balkans est très éclairant pour comprendre ce qui se passe depuis trente-sept années, et ce qui se passait ces derniers mois, et aussi, malheureusement, ce qui va continuer à se passer dans les années futures ».

Fin

(1) Conférence enregistrée le 4 juin 2005, à l’’Aula de l’’université de Fribourg. Ilan Pappe intervenait dans le cadre du Forum social Suisse sur le thème :  » Quelle solidarité avec le peuple palestinien ? « . Veuillez nous excuser si sur la première quelques passages n’ont pas pu être retranscris en entier à cause d’un mauvais son.

(2) Ilan Pappe, historien israélien, vit à Haïfa. Militant politique depuis longtemps, il est l’’un des très rares intellectuels israéliens à avoir signé une pétition appelant au boycott académique d’’Israël. Qualifié de traître, accusé d’’être  » un des pires nouveaux antisémites  » en Israël, il est très isolé. En effet, seuls deux enseignants lui apportent leur soutien. Auteur de nombreux ouvrages, il est l’’unique universitaire à enseigner une matière dont les Israéliens ne veulent pas même entendre parler : l’’épuration ethnique de 1948.

 

Israël le grand mensonge

Israël le grand mensonge

Silvia Cattori


Les Palestiniens ne sont pas traités comme des humains.

Ils ne sont pas aussi bient traités que les animaux chez nous, non plus. Dans aucun pays du monde l’on ne pourrait maltraiter les animaux de cette façon. L’opinion se soulèverait pour condamner. Crier au scandale. Les proteger.

Tout. Israël peut tout faire. Ne respecter aucune légalité, violer les droits humains de millions de personnes, massacrer des enfants et ne jamais être sanctionné. La cruauté des soldats, dressés à haïr les Arabes, est sans limites.

Les Palestiniens peuvent être volés, jetes hors de leurs terres, torturés, humiliés, jetés en prison sans raisons.

Parce que les tortionniares sont juifs, les Etats ont peur deles sanctionner, lesjournalistes ont peur de dire la verite, les gens ont peur de les blamer. Tout cela est insense. Tout cela doit cesser.

Quand on découvre l’état de dépossession, d’insécurité et de misère dans laquelle l’Etat d’Israël – qui tient sa force des vols de terres des Palestiniens – a laissé les Palestiniens, à Gaza et dans les camps de réfugiés surtout, l’on est atterré. Un Etat qui s’est imposé par l’arrogance, la terreur et le mensonge.

Les dommages que les gouvernements successifs ont infligés aux Palestiniens durant plus d’un demi-siècle de dépossessions et d’hostilités virulentes – dommages psychiques, physiques, moraux, financiers – demandent, au minimum, reconnaissance, réparation, dédommagement.

Le fait est qu’il y a en Israël une absence totale de compassion à l’égard des Palestiniens, considérés inférieurs, comme les non juifs du reste. Les soldats que l’on croise aux check points, en disent long sur le mépris qui les habite, vis-à-vis de ceux qui ne sont pas juifs. Ce sont des hommes qui se conduisent de facon ouvertement raciste.

Mais de tous les abus – le plus insupportable, qui devrait faire se soulever les voix – est l’extrême souffrance que l’Etat d’Israël inflige aux enfants palestiniens.

L’usage de la force, l’usage des armes de guerre, l’usage de la terreur, les tueries gratuites, tous ces actes abominables pratiqués par les soldats israéliens contre des enfants totalement innocents qui ne possèdent rien, sauf la vie, sont les crimes le plus odieux. Crimes qui restent curieusement ignorés.

Si je n’avais pas vu, ce que les soldats israéliens font subir comme horreurs, jour après jour, aux enfants Palestiniens, je ne l’aurais jamais cru.

Les habitants des camps de Rafah ou de Balata sont persécutés par des soldats inquiétants qui sortent chaque jour depuis les bases militaires et les colonies illégales qui quadrillent la Palestine. Ils persécutent jour après jour de pauvres gens, qu’ils maintiennent emprisonnés dans des ghettos infâmes.

Tout porte à croire que quand ils maltraitent les Palestiniens, les soldats israéliens, ne font qu’exécuter, à la lettre, les ordres de leurs supérieurs.

L’idée de l’éradication est profondément ancrée dans l’esprit de ces tortionnaires à kippa méprisants, que l’Etat d’Israël basé sur la suprématie des Juifs, envoie sévir en Palestine. Certes, il y a parmi eux, des hommes plus dérangés, plus vicieux que d’autres. Quoi qu’il en soit, il y a une logique rationnelle dans tout ce que ces racistes en uniforme font subir comme abominations aux Palestiniens.

Tout est là pour démontrer que ce qu’ils font – les destructions, les massacres, les invasions des villes et villages, l’extension des colonies, les routes et les murs de l’apartheid – a été longuement et minutieusement planifié.

Les invasions qui punissent collectivement les populations des camps de Rafah, Jenin, Naplouse, ne sont pas des actes en réaction. Ils sont l’aboutissement d’un long processus, fait de désinformation et de haine, qui a ses ramifications partout, chez nous aussi. C’est pourquoi il est important de dénoncer ce tout qui aboutit a ce que les soldats du tshal puissent commettre crimes sur crimes contre des innocents, et rester impunis.

Ce à quoi j’ai assisté durant ces semaines terrifiantes de décembre à Balata, illustre, s’il en était encore besoin, à quel point Israël ment, trompe la confiance du monde. Israël cherche à nous faire gober que les Palestiniens – qui n’aspirent qu’à vivre honnêtement sur leurs terres (le peu qu’Israël leur a laissé) – sont responsables de tous les blocages et de toutes les violences.

Les forces d’occupations écrasent tout un peuple, il le volent, il l’emprisonnent, il le terrorisent, il le massacrent, et Israël a encore l’arrogance d’accuser cepeuple et de dire que les  Palestiniens sont une menace pour sa securite ?

Les dirigeants israéliens mentent et leurs supporters mentent. Et cela ne date pas d’auojrd’hui.

 La violence et l’insécurité, c’est l’armée de Etat hébreu, qui envahi les villes et les villages de Palestine, ce sont les colons juifs illégaux armés, qui en sont les machiavéliques instigateurs.

L’Etat d’Israël envoi journellement des milliers de soldats maltraiter, menacer la vie des Palestiniens en leurs terres. Les forces d’occupation viennent en Palestine dans le but caché de faire monter la tension et attiser les feux. Pour ensuite dire au monde, le jour où les gens sortent un couteau pour se défendre, et c’est leur droit et leur dignité, que les Palestiniens les attaquent, qu’il y a des affrontements.

Jérusalem, 22 décembre 2003

Entretien avec Alain Ménargues

La vie d’Alain Ménargues – vice directeur de Radio France Internationale – a basculé d’un jour à l’autre, en octobre 2004. En effet, à peine son livre « Le mur de Sharon » était-il sorti, qu’il s’est brutalement trouvé pris dans une de ces campagnes idéologiques, où le mensonge se mêle à l’irrationnel. Accusé d’ « antisémitisme », Alain Ménargues a été demi de ses fonctions. Le soupçon d’antisémitisme – avec toutes les manipulations qui peuvent s’ensuivre – pèse lourdement sur la tête des personnages publics qui critiquent Israël. Il peut détruire des carrières, briser des vies. Alain Ménargues en est la preuve vivante la plus récente

Alain Ménargues: « Je suis un homme libre et j’’entends le rester »

Entretien réalisé par Silvia Cattori
Paris, Novembre 2004

SC: N’avez-vous pas brisé sciemment un tabou en affirmant qu’Israël est un Etat raciste ?

AM: Les textes sont là. Je n’ai rien inventé. L’Etat juif d’Israël est considéré comme juridiquement raciste par les Nations Unies.

SC: Vous l’avez chèrement payé. Etes-vous atteint ?

AM: Je suis résolu à me battre contre tous ceux qui accusent injustement des gens honnêtes. Vous savez je m’occupe de longue date de l’information sur le Moyen Orient. Je sais très bien, pour l’avoir observé de près, comment Israël exerce son contrôle sur l’information. Depuis les années 1970, il existe un service de renseignements militaire. Il y a un département qui s’occupe exclusivement de la presse. Tout journaliste qui va en Israël est muni d’une carte de presse délivrée par un service de presse qui dépend de l’armée. C’est donc bien l’armée israélienne qui est chargée, entre autres, de façonner l’image d’Israël dans le monde. Toutes les ambassades israéliennes ont un service de communication, des diplomates qui sont chargés de veiller à ce que la bonne image d’Israël soit sauvegardée. Dans l’affaire qui me concerne, les ambassades d’Israël à Paris et à Bruxelles sont intervenues. Elles ont fait pression sur des journalistes par le biais de ce que l’on appelle les agents d’influence ; pour faire dire que je suis antisémite, donc pour me décrédibiliser et dissuader les journalistes de donner un écho à mes propos. 

SC: Cela vous a-t-il été rapporté de bonne source ?

AM: Oui je peux en apporter la preuve. Il y a des journalistes qui peuvent le confirmer.

SC: Comment un Etat peut-il intervenir aussi ouvertement ?

AM: C’est ce qui s’appelle, en communication, de la manipulation. Dans mon cas cela s’est fait sur un axe bien précis. Je représente un cas d’école. Avec mon dernier livre (1) je touche à un point sensible. D’autant que l’image d’Israël se détériore de plus en plus. Il y a un rapport du Ministère des Affaires étrangères, daté d’août dernier, qui analyse l’image d’Israël. Ce rapport révèle qu’Israël a bel et bien perdu la bataille médiatique mondiale. Qu’Israël risque d’être classé, sous peu, au même rang que l’Afrique du Sud de l’apartheid. Mon livre tombe à pic.

SC: Pourquoi ce déchaînement contre vous alors que tant de choses ont déjà été écrites dans des médias spécialisés ou sur les sites Internet ?

AM: Je n’ai pas la réputation de quelqu’un qui transige sur l’exigence d’informer correctement. En ce qui concerne la politique israélienne je suis assez rigoureux dans ce que j’écris. Je parle du droit de l’enfant, de la femme et des abus qu’ils subissent en ce qui concerne Israël comme pour d’autres pays. Israël n’est pas un pays à part. J’en appelle donc simplement à l’application des résolutions de l’ONU, qu’Israël ignore. Par conséquent, m’éliminer, me chasser du poste de responsabilité qui était le mien, un poste médiatique, c’est pour mes détracteurs faire d’une pierre deux coups. Je prépare un document à ce sujet.

SC: Donc vous ne baissez pas les bras ?

AM: Je vais me battre. Je ne vais pas me laisser faire.

SC: Vous battre pour vous faire réintégrer à RFI ?

AM: Non, retourner à RFI c’est impossible. Je veux me battre pour que l’on me rende justice.

SC: Vous avez un projet concret ?

AM: Oui nous sommes en train de mettre sur pied une fondation regroupant 100 journalistes au minimum, qui auront pour tâche de dénoncer tous ceux qui, parce qu’ils critiquent la politique illégale d’Israël, sont accusés d’antisémitisme, de racisme, de révisionnisme, de négationnisme. 

SC: Des journalistes qui sont à l’intérieur des rédactions en France ?

AM: Oui, des journalistes qui ont une renommée professionnelle en France aussi bien que dans d’autres pays. Le but est que, chaque fois qu’une personne est soupçonnée d’antisémitisme et décriée comme telle par les médias, son cas soit soumis à examen par notre fondation. S’il s’avère que cette personne est accusée à tort, nous allons intervenir pour exiger que l’on rétablisse la vérité des faits. Une manière de dire que nous n’acceptons plus la manipulation.

SC: Pensez-vous intervenir uniquement quand on accuse une personne d’antisémitisme ou dans tous les cas de racisme ?

AM: Je pars de l’idée qu’il y a, en France, un racisme anti-arabe et un racisme anti-juif latents. Le nier serait malhonnête. A partir de là, il peut y avoir des dérives de l’une ou l’autre partie. Toutefois, dans la majorité des cas ces accusations sont infondées. On utilise le terme d’antisémitisme, comme dans mon cas, pour briser des volontés, des carrières ou pour écarter les « gêneurs ». Donc le comité que nous mettons sur pied aura pour tâche de dénoncer les manipulations. Dès qu’une affaire éclate elle sera immédiatement prise en compte par notre « comité des cent ».

SC: Quand serez-vous opérationnels ?

AM: Bientôt. J’espère d’ici décembre 2004.

SC: Pensez-vous vraiment que les médias vont donner un écho conséquent à votre action ?

AM: Oui. Je le crois. Je crois en l’honnêteté des gens. Cela fait 30 ans que j’exerce ce métier. Personne parmi mes collègues n’aurait jamais pu penser, avant que ces attaques contre moi ne se déchaînent, que je puisse un jour être traité de raciste ou d’antisémite. Ces qualificatifs n’ont rien à voir avec ma carrière et mon souci d’informer. J’ai des amis qui, comme moi, ont travaillé sur le terrain comme correspondants de guerre et sont toujours sur le terrain. Tous ces professionnels qui me connaissent, savent que je dis vrai. Ils ne peuvent que me soutenir.

SC: Vous ne vous attendiez pas à de telles attaques ?

AM: Dans mon livre « Le mur de Sharon », page 11, je pressentais ce qui allait m’arriver. Mais pas dans ces proportions. Curieusement, mon livre n’a pas été attaqué. C’est ce que j’ai déclaré dans une conférence qui a été mis en cause.

SC: Le fait que vous ayez touché à des questions religieuses vous a-t-il également desservi ?

AM: Je travaille en effet sur l’influence des religions dans le monde. En Irak on peut parler des différentes tendances religieuses. Bush fait entrer le religieux dans toutes ses déclarations. Mais dès que vous dites qu’Israël est ce qu’il est, un Etat théocratique, il y a une levée de boucliers. J’ai parlé en effet du « Lévitique », de l’impur et du pur, qui sépare et qui a un lien avec le mur. Pour moi c’est un élément constitutif. Il a suffit que j’évoque cela sur une radio pour que les choses dégénèrent en un vrai pugilat. Si, au départ, les théoriciens de l’Etat sioniste étaient laïcs, et les religieux avaient condamné le concept même de sionisme, le religieux a pris désormais un poids extrêmement important. Surtout depuis 1987. Toutes les lois passent par le religieux. Il s’agit au surplus d’une religion qui se considère comme supérieure aux autres. Moi je me sens libre de parler de toutes les religions. Les gens de confession juive parlent eux mêmes de « peuple élu ». Pourquoi n’aurais-je pas, moi, le droit d’évoquer cette notion de « peuple élu » ?

SC: En persistant à vous exprimer de la sorte ne risquez-vous pas d’aggraver votre cas ?

AM: Ce que vous me suggérez est de me taire, de ne pas me battre. Il y a des gens qui manipulent l’information en France. Le quotidien « Libération » m’a assassiné. Et je devrais me taire ? J’ai commencé ma vie professionnelle au Vietnam. J’ai traversé bien des difficultés. J’ai l’habitude de relativiser. Mon affaire n’est rien par rapport à ce qui se passe ailleurs et notamment en Palestine. Je ne suis pas un homme de pouvoir. Dans une interview à un quotidien Belge « Le soir », j’ai dit que ma liberté d’expression ne valait pas quelques galons sur l’épaule. Je suis un homme libre et j’entends le rester. Ni les honneurs, ni l’argent, ni la fonction, ne m’empêcheront de dire ce que je veux. Quand j’ai signé mon contrat avec RFI, il y avait une clause de réserve que j’ai fait supprimer. Que je sois tenu à être discret sur les affaires internes c’est normal, mais, pour le reste, on ne peut pas exiger d’un journaliste qu’il se taise.

SC: Vous a-t-on blessé en vous interdisant de travailler ?

AM: Blessé n’est pas le mot. Je suis fortement irrité de voir qu’en France, il y a une liberté fondamentale qui est en train de disparaître. Et cela est un fait qui ne peut que m’amener à réagir, à lutter. Dans mon pays, qui est la France, je n’arrive pas à concevoir qu’il y ait un terrorisme intellectuel qui contraigne les gens à se taire sous peine d’être complètement broyés. Je suis outré de constater cela. Donc blessé à titre personnel, non. Je savais que cette pression existait. Mais depuis que cela m’est arrivé à moi, j’en mesure toute l’importance.

SC: Vous référez-vous à ces campagnes destinées à blanchir Israël et à noircir les Arabes musulmans qui déferlent, surtout depuis le 11 septembre ?

AM: Oui. Je crois que cela procède de la manipulation pure au sens de la communication. Israël a pu évoluer, depuis plus d’un demi siècle, sur une image de victime. Or cette image de victime a commencé à fortement s’effriter. Surtout depuis 1982, après les massacres de Sabra et Chatila. Depuis ce moment là, les responsables de la propagande israélienne ont été obligés de financer des campagnes pour ne pas perdre ce statut de victime. Pour y arriver, ils ont utilisé toutes les techniques de communication possibles et imaginables. Exemple : alors qu’en France et aux Etats-Unis en tête, on interdit aux chaînes télévisées de montrer les cadavres, les cercueils et les enterrements de soldats en cas de conflit, les TV israéliennes, quand il y a un attentat dans leur pays, font l’inverse. Chaque fois qu’il y a un attentat en Israël, leur service d’information diffuse en boucle des images de corps déchiquetés, pour choquer et mobiliser l’opinion. C’est la technique de la manipulation par l’image. Les Palestiniens font la même chose. Je ne fais pas de distingo. Mais, dans le cas d’Israël, ces images de bus explosés, abondamment diffusées, sont distribuées gratuitement à toutes les chaînes du monde. Donc, alors que chez nous on montre les cadavres de manière très floue, justement pour amoindrir le choc, en Israël, on vous commente ce choc psychologique.

SC: Comment procèdent-ils dans les faits ?

AM: Il y a dans leur mode de communication quelque chose d’extraordinaire. Israël compte, dans chaque ambassade, des chargés de communication qui interviennent systématiquement, à l’aide des agents d’influence. Cela s’est avéré dans mon cas. L’ambassade israélienne intervient auprès des journalistes pour signaler qu’un tel est antisémite, qu’il faut le faire taire. Ici, en France, l’avocat Goldnagel, (2) est un de ces agents d’influence qui agissent  pour le compte d’Israël. Cet avocat m’a reproché d’avoir parlé du « Lévitique » sur Radio Courtoisie. Or le « Lévitique » est le quatrième livre de la Torah où il est question de la séparation du pur et de l’impur. Tora qui fait partie de la Bible. Mais qu’est-ce qui m’empêcherait de parler de la Torah ? 

SC: Mais aller à radio Courtoisie, marquée politiquement,  n’était-ce pas prêter encore plus le flanc à la critique ?

AM: Il s’agit d’une radio catholique située à l’extrême droite. Or, quand M. Goldnagel m’a accusé, il a omis de dire qu’il s’est lui même exprimé quatre fois sur radio Courtoisie. Il ne s’est pas gêné de faire des associations du genre « Ménargues parle du « Lévitique » sur une radio d’extrême droite, donc il est d’extrême droite ». Tout cela, qui procède de l’amalgame, a pour but précis d’entretenir la confusion. Les choses se sont produites de la même façon en Belgique, quand je suis allé faire la promotion de mon livre. L’ambassade d’Israël a téléphoné à un journaliste pour lui dire de ne pas m’interviewer car j’étais « antisémite ». Or, de quoi m’accuse-t-on ? Quand je parle du sionisme je me réfère au sionisme en tant que théorie politique coloniale. Une politique qui veut créer un Etat juif pour les Juifs dans une zone déjà habitée. Dire cela n’est pas une contre vérité. C’est malheureusement la vérité. Le sionisme est né à Bâle dans un contexte d’expansion coloniale. Le monde a changé de vision par rapport au colonialisme. Quand Sharon dit que « la guerre d’indépendance de 1948 n’est pas terminée et que chaque mètre de gagné est un gain pour Israël» c’est une attitude coloniale. Mais quand des gens dénoncent ce genre d’affirmation ils sont vilipendés. Pour moi, Israël est un pays comme un autre. Je ne vois pas pourquoi on lui réserverait un traitement spécial. Il faut dire ce qui s’y passe. Je le répète. Sur les ondes de cette radio associative, qui a une connotation de droite très marquée, s’expriment toutes sortes de gens. Monsieur Philippe de Saint Robert, qui m’a interrogé pour radio Courtoisie, est un gaulliste de gauche.

SC: Donc ceux qui se sont déchaînés contre vous, après votre passage à radio Courtoisie, ont participé à une manipulation ?

AM: Absolument. Manipulation surtout dirigée par un homme comme M.Goldnagel, qui avait été lui-même interviewé maintes fois sur cette radio. Tout le monde peut voir aujourd’hui comment on fait des amalgames pour détruire un homme. M.Goldnagel a fait un amalgame en mettant dans la même dépêche mon nom, le Lévitique, Gollnish, qui est le numéro deux du Front national, la Shoa. Tout cela avec l’intention claire de me diffamer et de semer la confusion. Chez les citoyens de confession juive il y a deux mondes. Ceux qui se sentent d’abord français de religion juive. Et ceux qui se sentent d’abord juifs, israéliens et ensuite français. Ce sont deux mondes totalement différents. Il faut déterminer lequel a un esprit nationaliste exacerbé et lequel considère sa religion comme une simple religion. Il y a toute une ambiguïté du message et du langage là autour.

SC: Pourquoi n’y a-t-il pas plus de journalistes qui disent les choses telles qu’elles sont ?

AM: Parce que, pour certains, il faut assurer les fins de mois. Il y a beaucoup de journalistes qui partagent la même compréhension des choses que moi. Mais ils ne sont pas libres. Les patrons de presse ont peur de perdre des abonnés, les recettes de la publicité.

SC: Dans votre mise à pied, l’attitude de la Société des journalistes n’a-t-elle pas pesé en votre défaveur ?

AM: Radio France internationale c’est 400 journalistes à Paris, et 300 correspondants dispersés dans le monde. Cette société de journalistes comprend 15 personnes, dont seulement 3 sont actives. Voici ce qui s’est passé. J’avais lancé une réforme de fond qui mettait les plus méritants en avant. Cela avait dérangé les habitudes. Il y avait déjà un malaise.

SC: Donc, certains en ont profité pour prendre leur revanche ?

AM: Dès que j’ai été accusé d’antisémitisme le mécontentement latent s’est exprimé.

SC: Pourquoi si peu de journalistes sortent-ils du lot ?

AM: Cela tient à ce qui, dans les médias, correspond au « politiquement correct », et qui est, à dire vrai, l’expression d’une intolérance totale. La France est tombée dans l’intolérance intellectuelle. Ce qui est extraordinaire est que, quand on regarde la TV, les gens qui incarnent le « politiquement correct » sont des gens incultes. Ma grand-mère disait « La culture c’est comme la confiture. Plus on l’étale moins il y en a ». Il est loin le temps où on avait des débats, où les gens s’affrontaient avec des arguments ! Aujourd’hui on ne s’affronte pas. Il n’y a plus de débat de qualité. C’est une pluie continue d’anathèmes ce à quoi l’on assiste sur toutes les chaînes télévisées et dans les médias en général. Le « politiquement correct » ne réfléchit pas, ne lit pas, n’a pas de références. Regardez ce qui est arrivé à Dieudonné qui est un artiste. A-t-il été trop ou pas assez provocateur ? Mais la provocation ne fait-elle pas partie de l’échange d’arguments ? Est-ce qu’il ne faut pas provoquer pour faire réagir ? Le rôle des médias n’est pas celui de condamner. Quand Tariq Ramadan développe une idée, pourquoi l’accabler ? Si l’on n’est pas d’accord avec lui on engage un débat. Mais pas un lynchage. Et si on l’écoutait ? Ce serait plus constructif que de le noircir et de le rejeter.

SC: Vous évoquez des figures sur  lesquelles les accusations d’antisémitisme pleuvent en continu. N’est-ce pas ce qui vous attend ?

AM: Dès que l’on critique Israël on est accusé d’antisémitisme. A force d’accuser tout le monde on finit par banaliser le terme d’antisémitisme. Ces excès finiront par se retourner contre l’Etat d’Israël et, malheureusement, contre les citoyens de confession juive qui acceptent tous ces abus. Suite à ce que j’ai subi, j’ai reçu des milliers de mails qui me disaient leur sympathie et aussi leur exaspération. L’intolérance des uns risque de faire le lit d’une flambée de haine sur d’autres. Tout cela doit nous faire réfléchir.

SC: Cette intolérance est-elle entretenue et l’antisémitisme exagéré d’après vous ?

AM: Je ne crois pas à la spontanéité des réactions. Il y a, à l’évidence, une manipulation. Regardez ce qui s’est passé en France ces derniers mois. Il y a eu des actes attribués à l’antisémitisme qui se sont avérés être des actes organisés par des personnes de confession juive. Il y a un fond d’antisémitisme qui s’inscrit dans la tradition chrétienne. Un fond qui est minime. Or, il est certain qu’à force de mobiliser à tort et à travers toute la société sur le thème de l’antisémitisme on ne peut qu’exaspérer les gens. Nous avons vu ces derniers mois des ministres se déplacer et s’émouvoir au moins quatre fois sur des actes provoqués, contre eux-mêmes, par des citoyens de confession juive qui se disaient victimes. Il y a eu le cas d’un rabbin qui s’est poignardé, d’une synagogue incendiée parce qu’un juif ivre y a mis le feu. Et tout le monde s’est agité sans vérifier la véracité des faits.

SC: Comment en finir avec ces manipulations ?

AM: Par la raison et la tolérance. Tout un chacun devrait mieux vérifier, mieux faire la part du vrai et du faux et ne condamner que si il y a lieu de le faire. Mais pas comme cela se fait actuellement où toute la société est mobilisée a priori, autour de l’antisémitisme. On est sur une pente très dangereuse. Les gens accusent trop vite et les journalistes ne font pas leur travail de vérification et d’explication. Cela comporte des dangers.

SC: Donc vous attribuez la responsabilité, d’une part à ceux qui agitent le spectre de l’antisémitisme, et d’autre part à l’ignorance ?

AM: Oui. Et à l’a-culture des journalistes et des faiseurs d’opinion. Je crois qu’il y a volonté de manipulation. Quand Bernard Henri Levy se permet de ferrailler avec des mots pour démontrer qu’être antisioniste cela veut dire être antisémite, c’est un non sens. C’est faux. Est-ce que les anti-gaullistes étaient anti-français ? Les anti-communistes étaient anti-slaves ? Cela agite et confond inutilement.

SC: Le rapport Ruffin qui enfonce davantage le clou de l’antisémitisme vous a-t-il surpris ?

AM: Le rapport Ruffin est un scandale. On ne pourra plus avoir le droit de critiquer un seul pays, donc on ne pourra plus penser. Une chose devrait nous interpeller ici. Le seul pays qui a comme géniteur légal le Conseil de sécurité des Nations Unies c’est Israël. Les Nations Unies ont voté quantité de résolutions qui n’ont jamais été appliquées. Pourquoi ? Est-ce que cela est tolérable dans un monde qui a besoin de justice et d’équilibre? Il y a là un grand problème.

SC: Plus je vous écoute plus je vous sens déterminé à réagir. Donc on n’est pas parvenu à vous briser ?

AM: Ola là-là. Non. J’estime que ce qui m’est arrivé est un accident de parcours. On ne m’a pas brisé. On ne va pas me faire taire. Je vais continuer de m’exprimer pour dire, avec les moyens que j’ai, ce que je vois tout simplement. Si je fais des fautes je suis prêt à accepter toutes les condamnations. Mais mes propos n’ont jamais été démentis. On m’a condamné parce que j’ai parlé.

SC: Le vide ne s’est-il pas fait autour de vous ?

AM: Non, non. Tout au contraire. Il y a énormément de gens qui m’ont rejoint pour me demander de continuer.

SC: Avez-vous du ressentiment à l’égard de ceux qui vous ont attaqué ?

AM: Non aucun. Les médias c’est collectif. J’en voudrais éventuellement aux rédacteurs en chef qui laissent diffuser des textes sans en vérifier les termes. Pas aux journalistes. Eux, ils font leur métier comme ils peuvent. S’ils sont manipulés, à eux de savoir quelles sont les limites. Les vrais responsables ce sont les rédacteurs en chef.

SC: Ce qui vous est arrivé ne vous a-t-il pas rendu pessimiste ?

AM: Pas du tout. Il va y avoir inévitablement une évolution des choses. Certes, tout est mis en œuvre par Israël pour empêcher les gens de savoir ce qui se passe. C’est ce que font les ambassades israéliennes et leurs agents de communication ou d’influence : empêcher la base de savoir et de réagir auprès de leurs dirigeants. On ne peut pas mentir tout le temps. Israël a perdu la bataille médiatique. Israël ne peut plus se faire passer pour la victime. Israël est l’agresseur. Les gens ne vont pas tarder à comprendre qui sont les meurtriers. Malgré tous les  moyens engagés pour étouffer la vérité, les récits des témoins finiront par sortir. Je suis convaincu que les hommes politiques, en Europe, finiront par être poussés par leur base. Ils seront obligés de prendre des décisions le jour où les gens se mettront réellement à bouger. En démocratie, tant que les gens ne bougent pas le pouvoir ne bouge pas.

SC: Comment est-il est possible d’exercer un tel pouvoir sur les rédactions et sur une aussi longue durée ?

AM: En faisant ce qu’ils ont fait jusqu’ici : des campagnes médiatiques basées sur le mensonge. Ils y mettent les moyens et ils ont l’argent pour le faire.

SC: Avez-vous un exemple ?

AM: Il y a une personne qui rédige une dépêche qui accuse un tel d’ « antisémitisme ». Cette dépêche est reprise par des journalistes qui ne vérifient pas d’où cette information vient. C’est aussi simple que cela. Il y a bien évidemment des sujets qui reçoivent un écho particulier.

SC: Mais ces dépêches, fruit d’une manipulation, d’où partent-elles ?

AM: Il y a une organisation non gouvernementale qui s’appelle « Avocat sans frontières ». Créée par M.Goldnagel cette ONG est une sorte de leurre, car il existe déjà en France une autre ONG appelée « Avocats sans frontières de France ». Quand M.Goldnagel envoie une dépêche au nom d’« Avocats sans frontières » le journaliste ne va pas vérifier qui il y a derrière cette ONG. Donc l’appellation donnée par M.Goldnagel prête à  confusion. M.Goldnagel a attaqué tout le monde d’antisémitisme. Daniel Mermet, Pascal Boniface, et tant d’autres. Tous les médias ont abondamment parlé des accusations qu’il avait proférées, mais quand M.Goldnagel a perdu les procès qu’il a engagés contre eux, les médias n’en ont pas fait état. Voilà comment les choses se passent.

SC: Voyez-vous une évolution possible dans la manière d’informer ?

AM: Si tout le monde disait ce qu’il sait, le vrai, nous n’en serions pas là. Si tous les journalistes faisaient vraiment leur travail honnêtement, nous pourrions arrêter le flot de mensonges qui déferle sur tout ce qui touche au monde arabe. Ce qui est rassurant c’est que les lecteurs et auditeurs sont plus intelligents et cultivés que ceux qui les informent. Je découvre cela avec bonheur dans des rencontres et des mails que je reçois.

Notes
(1) Le mur de Sharon. Presse de la Renaissance, Paris, 2004.
(2) L’association « Avocats sans frontières » que M. Goldnagel dirige en France, s’en prend à ceux qui le critiquent.

Paris, Novembre 2004

silviacattori@yahoo.it

Français ou citoyens de seconde classe ?

Français ou citoyens de seconde classe ?

Silvia Cattori

25 janvier 2005


Il y avait massées là, au pied de cet immeuble imposant qu’est France Télévisions, en ce samedi 22 janvier, quelques centaines de personnes. Français ou immigrés, venus de tout horizon, habitant la ville de Paris ou ses environs. Il y avait quelque chose de poignant dans la requête de ces personnes qui bravaient le froid, et à qui la France semblait tourner le dos.

 Ce n’était pas un rassemblement d’essence religieuse ou « communautaire ». C’était l’union fraternelle de citoyens de toute origine, antillaise ou africaine, ou issus de pays anciennement colonisés, notamment du Maghreb – de nationalité française ou pas – qui ressentaient comme une blessure insupportable le fait de se voir quotidiennement l’objet de discrimination raciale. L’union de gens que les revendications du Mouvement pour la Justice et la Dignité (MJD) avaient mis en route.

Un mouvement qui se veut laïc, citoyen, républicain et entend « lutter contre toute forme de racisme, sans hiérarchie et sans exclusive. Qui entend soutenir partout la lutte des peuples contre l’oppression coloniale et la discrimination raciale. Et par là même rétablir et maintenir la justice sociale, rétablir dans leurs droits les populations marginalisées et les minorités bafouées, encourager, stimuler et développer les luttes contre les discriminations de toute nature. Car, que l’on soit Tzigane, Musulman, Juif, athée, le racisme est un et indivisible, il ne doit pas y avoir d’exception » nous a confié M. Maata Bagdad, le Président de ce mouvement créé en mars 2004. A une période où certaines dérives médiatiques stigmatisant  des personnes d’origine Africaine, Arabes, de confession Musulmane, ont soulevé l’opinion.

Que voulez-vous dire précisément aux responsables des médias, notamment aux responsables des télévisions ?

« Nous ne demandons pas de traitement de complaisance ni de faveur : nous voulons simplement une information objective et neutre. Nous avons adressé un message dans ce sens au Président Directeur Général des télévisions publiques, afin qu’il entreprenne ce qui est en son pouvoir pour que les rédactions prennent conscience qu’ils convient d’opérer un changement d’attitude dans la manière de présenter les faits. C’est pourquoi nous voulons faire savoir à ceux des journalistes qui nous assimilent, si facilement, à des éléments porteurs de désordre et d’insécurité, qu’ils ont une grande responsabilité dans la formation de l’opinion en France et dans l’aggravation d’une animosité qui nous met dans une situation d’infériorité. Nous voulons leur dire que nous avons droit à ce respect de la dignité auquel tout être, quel qu’il soit, aspire. Nous voulons leur dire que nous ne comprenons pas pourquoi, chaque fois qu’une personne est mise en cause, on la renvoie à ses origines. Nous voulons leur dire que nous sommes des êtres humains et que nous désirons être traités comme tels. Nous voulons également dire merci aux journalistes qui font bien leur travail. Par contre à ceux qui nous stigmatisent et nous humilient nous tenons à leur rappeler que nous avons droit à la dignité, à un service public égal pour tous. Que quand nous payons notre redevance ils ne regardent pas la couleur de notre peau ».

Sur les visages à l’écoute des orateurs, se lisait une amertume mêlée d’espoir. Il suffirait de si peu en effet, pour que chacun puisse se sentir en harmonie avec son environnement. Il dépend de chacun de comprendre que si ceux qui se sentent humiliés dans la République se rebellent aujourd’hui, c’est pour une bonne cause : pour le respect de la dignité et de la justice.

« Etes-vous Français ? » avons-nous demandé à un groupe de jeunes. L’un d’eux a sorti de sa poche une carte d’identité française, avant de répondre non sans un peu de ressentiment dans la voix : « Oui Français, mais citoyen de seconde classe ».

Nul ne peut nier que les Maghrébins, les Antillais, les Africains sont les premières cibles de la discrimination raciale en France. Une discrimination qui les marginalise durement. Ceci nous amène à nous demander si tout le bruit que certains médias font autour de « l’antisémitisme », ne sert pas à masquer et à minimiser les injustices dont ils sont, en vérité, victimes.

Il faisait froid, il faisait triste mais un élément optimiste, est venu d’où nul ne l’attendait : à l’issue de la manifestation, qui a duré deux heures, les policiers, envoyés en force,  ont manifesté leur sympathie pour les thèmes abordés.

La preuve qu’il y a toujours, en France, des oreilles prêtes à entendre et que, par delà les différences culturelles, il est possible de se mobiliser pour bâtir ensemble un avenir commun, une société plus juste.

 

Note.

Cet article est en Copyleft. Tout site ou forum qui entend le diffuser et le mettre en ligne, doit d’abord en demander l’autorisation à son auteur : silviacattori@yahoo.it 

Et après autorisation, mentionner la source et la date de diffusion originale.

Source : Silvia Cattori

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Appel du MJD.

Toutes les personnes que la discrimination raciale révolte, peuvent désormais faire entendre leurs voix en participant aux rassemblements que le Mouvement pour la Justice et la Dignité programme chaque mois.

 

Palestine:L’’ampleur de la tragédie exige un soutien sans faille

Palestine:L’’ampleur de la tragédie exige un soutien sans faille

Silvia Cattori

30 janvier 2005


www.ism-suisse.org   www.ism-france.org

Les mots servent à penser. Celui qui possède le pouvoir d’en polluer le sens, et de se glisser ainsi subrepticement dans la tête d’autrui, parvient à assurer son emprise sur l’opinion, et à imposer sa domination.

Il faut y prendre garde. Les mots dévoyés de leur sens deviennent des armes capables de nous détruire, capables aussi de nous empêcher de penser. C’est ce processus effrayant, et son usage abusif par les pouvoirs, que George Orwell avait décrit dans son roman prophétique « 1984 ».

C’est ce qui arrive avec le mot magique « antisémitisme ». Ce mot détourné de son vrai sens, ce mot tabou, ce mot épouvantail, vise le plus souvent à museler ceux qui mettent le doigt sur les véritables enjeux : le danger du sionisme.

Israël – un Etat raciste violent, exclusif, où tout non juif est considéré comme un paria – a élaboré des plans terrifiants, des plans conçus pour spolier, asservir et détruire l’identité d’un peuple entier. Or, les Palestiniens tiennent tête. La preuve qu’ils n’accepteront jamais de voir leurs terres bradées, leurs droits violés, leurs enfants humiliés et que, s’il le faut, ils se battront jusqu’au dernier pour leur dignité.

Ils n’en sont pas moins très inquiets. Car la politique engagée par le premier ministre Abou Mazen, si elle enchante Bush et Sharon, ne les enchante pas. Car elle risque de les amener vers quelque chose d’encore plus terrible que l’échec du processus Oslo.

  

Il faut le dire haut et fort. Des générations de Palestiniens, ont payé de leur sang les lâchetés de la communauté internationale, mais aussi nos incompréhensions, nos divisions. Constamment confrontés au déni de justice, mal compris par les médias et l’opinion, les Palestiniens ne pourront pas surmonter les immenses défis qui sont les leurs, sans un soutien extérieur sincère et affranchi de toute ambiguïté.

Les massacres, les assassinats et les emprisonnements d’enfants, les punitions collectives, auraient dû inciter l‘ensemble de l’opinion israélienne et internationale à plus de sévérité envers les violations de l’Etat hébreu. Maintenir une attitude de « neutralité » dans un conflit où Israël occupe une position de pouvoir absolu, est une attitude immorale.

Une question se pose ici : les Palestiniens seraient-ils tombés si bas s’il y avait eu des Etats capables d’imposer à Israël les sanctions urgentes et nécessaires, et des associations capables d’apporter un soutien sans faille aux résistants ?

Dans une guerre d’une puissance contre un peuple, il n’y a qu’une seule attitude possible pour  toute personne humainement engagée : choisir le camp du peuple opprimé.

Or, à quoi avons-nous assisté durant ces années si traumatisantes où les Palestiniens étaient laissés livrés à eux-mêmes, dans une situation d’abandon et de blocage complet, et où l’unité de toutes les forces politiques et intellectuelles disponibles aurait dû s’imposer ? A des attaques et calomnies qui avaient pour but principal de semer la zizanie dans les rangs de ceux qui voulaient se consacrer en toute sincérité aux victimes.

Les choses sont allées trop loin. Des messages ont circulé, semaine après semaine, qui incitaient à ne pas lire tel auteur ou à ne pas fréquenter un tel, sous peine d’être soi-même condamné, exclu. Ainsi, pendant que certains responsables d’associations succombaient à la paranoïa de « l’antisémitisme », les forces d’occupation pouvaient, elles, continuer tranquillement leurs exactions. Paranoïa, entendons-nous, savamment entretenue.

Tout le monde sait qu’Israël a quadrillé le monde d’informateurs et d’agents pour espionner, établir des listes, rédiger des rapports sur ses « ennemis », et que l’infiltration et la diffamation font partie de sa stratégie guerrière. Mais quand ce sont des antisionistes qui désignent les personnes et les écrits à bannir, cela devient incompréhensible.

Cela se traduit concrètement par la fâcheuse tendance qu’ont certaines personnes, qui se croient apparemment investies d’une supériorité, à parler au nom des Palestiniens, à taxer sans se gêner d’autres personnes « d’antisémites notoires », de « néo-nazi notoires », et à disqualifier ce qui leur déplait par l’affirmation péremptoire : « cela ne sert pas la cause palestinienne !» 

Les dirigeants de l’Union Juive Française pour la paix (UJFP) – proches de Gush Shalom – sont de ceux-là. Se disant antisionistes ou solidaires des palestiniens, ils animent néanmoins fréquemment des campagnes d’intimidation et appellent à « la plus grande vigilance » les associations : « On voit apparaître sur des sites, dans des textes de soutien à la Palestine ou lors de réunions publiques des propos dangereux. Il y a d’abord, même minoritaires, des antisémites, des révisionnistes ou des négationnistes notoires, démasqués depuis longtemps et dont on s’étonne qu’ils puissent infiltrer aussi facilement dans certains collectifs ou qu’ils figurent sur des listes de diffusion… ».(1)

C’est ainsi que, durant ces années si cruelles pour les Palestiniens, où les critiques contre la politique brutale d’Israël sont allées en s’amplifiant, nous avons vu le vice président de l’UJFP, Pierre Stambul, intervenir auprès des sites ou des personnes qui donnaient (et c’est leur droit) la parole à des personnalités, telles qu’Israël Shamir ou Dieudonné, en affirmant que c’étaient des antisémites : « Je suis assez ahuri de trouver cet « entretien » de Sylvia Cattori et de Dieudonné (…) Si ce genre d’article continue de passer sur « Marseille solidaire » je demanderai à être désinscrit». (2).

Le président de l’UJFP, Richard Wagman, n’est pas en reste. En effet, quand, à la veille d’une manifestations, il se pose en gendarme et avertit qu’ «un dispositif spécial est prévu pour séparer le cortège de tout élément douteux (…) dont les mots d’ordre risqueraient de discréditer le mouvement de solidarité ».(3) A la question d’un militant outré :« Qui sont les commissaires politiques et autres grands inquisiteurs chargés de faire la liste des « éléments douteux » ? M. Wagman répond : « Moi (…)  et ajoute « les « éléments douteux » qu’il faut tenir à l’écart et dont il faut se démarquer sont des partisans d’Israël Shamir qui ont fièrement brandi son ouvrage antisémite « Le visage caché d’Israël »… ». (4)

Pourquoi Israël Shamir est-il calomnié avec une telle persévérance? Et, par assimilation, tous ceux qui le lisent ou l’évoquent ?

Parce que cet écrivain israélien de talent – connaisseur aussi bien du Talmud et de la Bible que des turpitudes de l’armée israélienne – a osé briser des tabous et enfoncer des portes que des non juifs ne se seraient jamais hasardés à toucher.

Vous l’avez compris ! Israël Shamir a une vision qui va à l’opposé de ces personnes qui dans la mouvance de la solidarité – en Israël et en France notamment – s’arrogent le monopole et le contrôle de ce qui doit et peut être dit.

Que dit Shamir qui embarrasse tellement ceux qui ont avalisé, de façon plus ou moins opportuniste, tant de prétendues solutions de paix ?

Que l’on ne peut séparer la politique criminelle d’Israël de la notion « de peuple élu ». Que les juifs doivent se dissocier de cet Etat qui, au nom du « peuple juif » et de la judaïté, bafoue la vie et les valeurs humaines. Qu’il ne pourra pas y avoir de paix juste sans le démantèlement de l’Etat d’Israël comme Etat juif, et son remplacement par un Etat unique où juifs et non juifs ont des droits égaux. Que les Palestiniens ne gagneront jamais leur guerre des pierres, si au-dehors, leurs amis, ne  se distancient pas de ceux qui cherchent à ménager les intérêts sionistes.

Dans les partis politiques les choses ne se présentent guère mieux pour les victimes de l’oppression israélienne. Les élus qui vouent un soutien aveugle à l’Etat raciste d’Israël ne s’en cachent même pas. Ainsi Dominique Strauss-Kahn « considère que tout juif de la diaspora, et donc de France, doit, partout où il peut, apporter son aide à Israel. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est important que les juifs prennent des responsabilités politiques. En somme, dans mes fonctions et dans ma vie de tous les jours, à travers l’ensemble de mes actions, j’essaie d’apporter ma modeste pierre à la construction d’Israel » (5).

Les exemples d’exclusion sont foison et n’ont pas de frontières. Les gens qui ont vent de ces calomnies vont les répéter, les organisations juives et les ambassades d’Israël archivent leurs noms et les citent à la nausée. En Suisse,  Patrick Mugny, député écologiste et membre de la LICRA suisse, (6) a suivi les conseils de la LICRA française en refusant une salle de spectacle à Dieudonné en février 2004 à Genève.

Ce sont encore des élus socialistes qui, en 2004, ont voulu écarter d’une liste électorale la candidate des Verts, Alima Boumédienne-Thiery, qu’ils soupçonnaient « d’antisémitisme »  pour sa critique de l’Etat d’Israël. Elle a eu beau protester : « Je mets quiconque au défi de me prêter des déclarations antisémites », le mal était fait. 

Les Palestiniens qui, en juin 2004, se sont rendus à la conférence de Lausanne « Un seul Etat démocratique en Israël Palestine », n’oublieront pas de sitôt l’hostilité avec laquelle une poignée de jeunes ont accueillis les participants. Se revendiquant du collectif Urgence Palestine, ils ont encouragé son boycott. Le communiqué de presse du Collectif disait qu’ils avaient été « informés notamment par des membres UJFP que Israël Shamir, notoirement réputé pour ses propos antisémites » – ainsi que d’autres personnes françaises, dont je vous épargne la liste – participait à cette conférence. (7)

Les participants Palestiniens, qui avaient mis beaucoup d’espoir en cette rencontre  internationale, étaient ahuri de découvrir que des gens qui disaient agir au nom de leur cause, conduisaient des campagnes sur le thème de « l’antisémitisme », arme favorite utilisée par les sionistes contre les opposants à la politique d’Israël !

L’occasion était trop belle pour Johannes Gurfinkiel, Secrétaire général du CICAD (8) qui ne rate jamais une occasion de porter le débat sur les thèmes de « l’antisémitisme » et des calomnies. Fort de la polémique ouverte par le « Collectif Urgence palestine », M. Gurfinkiel pouvait renchérir, augmenter la pression sur les médias pour faire capoter la conférence.

Résultat : en instaurant un faux débat qui ne pouvait que ruiner la cause qu’ils prétendent servir, les responsables du Collectif Urgence palestine – à l’instigation de l’UJFP – ont agi, en vérité, contre les intérêts du peuple palestinien. Et les médias, peu regardants, ont donné un large écho à ce qui n’était qu’une manipulation.

Depuis lors, M. Gurfinkiel ne s’est pas privé de se servir des noms listés par l’UJFP. Ainsi, lors de la venue de Dieudonné en Suisse en décembre 2004, M. Gurfinkiel a ressorti les noms incriminés, pour les associer à l’humoriste et dire qu’ « engagé dans un combat de dénigrement de la mémoire des millions de victimes de la Shoah, Dieudonné multiplie les collaborations avec des acteurs et des idéologues négationnistes et antisémites, tels que (…) »  en ajoutant, cette fois, également le nom de « Noam Chomsky », (9), pourtant considéré par le NY Time comme le plus important intellectuel vivant.

Tout cela ne tient pas la route mais permet d’évacuer les véritables enjeux.

 Si je n’avais pas vu de mes yeux, en décembre 2003, Israël Shamir se battre contre de jeunes soldats israéliens qui brutalisaient de pauvres paysans, si je n’avais pas entendu un résistant, à Jenin, dire que les écrits de Shamir étaient parmi les meilleurs outils intellectuels dont ils disposaient pour « expliquer la barbarie dont ils sont victimes », j’en serais encore à croire ce que l’UJFP proclame. Voilà pourquoi il est important de se méfier des diabolisations et de chercher à savoir ce qu’elles cachent.

Que cela soit clair. Il ne s’agit pas de prendre le parti d’Israël Shamir ou de Dieudonné. Mais s’il y a des coupables, y a des tribunaux pour juger et des avocats pour défendre et il faut que toutes ces calomnies cessent.

Tout porte à penser que ceux qui se servent de mots tels « néo-nazi », « négationniste », « antisémitisme » ne sont pas « neutres » ! Ce qui est au centre des préoccupations de ceux qui s’en servent est, le plus souvent, le contrôle idéologique de la question palestinienne et le souci de faire oublier le projet de domination et de conquête coloniale d’Israël en détournant l’attention sur de faux problèmes.

Une question se pose ici. Ceux d’entre eux qui ont des attaches particulières avec Israël, ou qui se définissent par leur confession avant leur citoyenneté, sont-ils les mieux placés pour parler au nom des Palestiniens dans une guerre où l’Etat d’Israël se définit par la religion et mène une guerre impitoyable contre les mouvements religieux musulmans ? Leur propension n’est-elle pas parfois de se servir – consciemment ou inconsciemment – du projet de paix pour imposer leurs vues, et relativiser les effets terribles du régime colonial d’apartheid de l’Etat juif sur la vie des Arabes et des musulmans ? 

On peut jusqu’à un certain point comprendre que des personnes – captives de leurs attaches à Israël – puissent se sentir parfois agressées par des projets qui bousculent les idées reçues et les privilèges sur lesquels Israël est assis. D’autant que, déchirées entre leur désir de justice et leurs attaches affectives et religieuses, elles ne sont pas aidées par les idéologues qui ont intérêt à brouiller les débats.

En effet, des messages électroniques particulièrement venimeux circulent abondamment qui instruisent des « procès » contre des personnes précises et ont manifestement pour but de convaincre les gens  que « l’ennemi à combattre » n’est pas là où on le pense.

Il suffit de répéter à l’envi qu’Israël Shamir est d’extrême droite (alors qu’il est à la gauche de la gauche), que des « groupuscules néo-nazis (…) rassemblés autour d’Israël Shamir (…) un antisémite pathologique (…) Ce qui me fait penser que ces gens sont des agents du Mossad ou de la CIA, plus quelques néo nazis patents comme (…) Il n’y a pas qu’à propos de la palestine que cette peste nazie comme par hasard rassemblée autours des juifs russes …» (10)

« Peste, néo-nazi, antisémite pathologique … ». Ceux qui usent et abusent de ces mots tabous, de ces mots glaçants capables de marquer durablement les consciences, savent fort bien pourquoi ! Ils savent que la personne ainsi souillée, va être tantôt assimilée à ce moment terrifiant de l’histoire : aux crimes d’Hitler, aux chambres à gaz, aux camps de concentration, donc exclue à jamais du débat.

Tout cela est attristant. Car la calomnie n’apporte rien de positif. Elle contribue à désorienter et à détourner les gens sincères d’une cause juste qui a besoin d’appui.

N’y a-t-il pas une autre manière d’être présents dans le débat et de lutter pour la justice si l’on ne veut pas créer de nouvelles injustices ? La lutte pour la justice ne devrait pas séparer les gens. Elle devrait idéalement les humaniser.

Combien d’intellectuels de premier plan n’ont-ils pas été calomniés à tort ? Les Rabbins Weiss, Friedmann, Webermann, les intellectuels engagés comme Noam Chomsky, Norman Finkielstein, en savent quelque chose ! (11)

Interrogés sur leur engagement, en tant que juifs, voici ce qu’ils répondent :

 « Vous avez été nommé néo-nazi, vos livres ont été brûlés, n’en avez-vous pas assez ? Noam Chomsky : « Je suis accusé de tout ce que vous pouvez rêver : d’être un propagandiste nazi, un antisémite…Je pense que par les temps qui courent c’est un bon signe ».

 « Vous êtes juifs…Qu’êtes-vous en train de faire » ?

Rabbin M. Webermann : « C’est précisément parce que nous sommes juifs que nous marchons avec les Palestiniens et que nous hissons leur drapeau ! C’est précisément parce que nous sommes juifs que nous demandons la restitution aux Palestiniens de leurs maisons et de ce qui leur appartient ! ».

Nous sommes tous capables, ensemble, j’en suis sûre, de nous inspirer de leur exemple, pour aller vers plus d’humanité.

Notes.

 (1) « Vigilance s.v.p. Des propos dangereux ». Communiqué à l’attention de toutes les associations amies de la Palestine, 14 mars 2004, Bureau National de l’UJFP.

(2) Texte que M. Stambul adressé au Forum du site « Marseille solidaire » le 30.11. 2004, pour protester contre la diffusion de l’entretien de Dieudonné enregistré par Silvia Cattori.

(3) Communiqué du 21 décembre 2004 où M. Wagmann délimite d’avance le cadre de la manifestation prévue le 12 janvier 2005 contre la venue à Paris de Police des frontières.

(4) Le titre du livre cité par R. Wagman n’est pas « Visage caché… », mais Le vrai visage d’Israël. Israël Shamir. Ed. Al Qalam, 2004. Livre qui est en vente libre.

(5) Citation tirée de l’hebdomadaire français La Vie, 11.4.2002 

(6) LICRA : Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme est une organisation qui se différencie de moins en moins du CRIF (Conseil représentatif des israélites de France) et d’autres organisations juives racistes.

(7) Communiqué de presse du « Collectif Urgence Palestine/Vaud » concernant la tenue de la conférence « Un seul Etat démocratique en Israël/Palestine », rédigé par Pierrette Iselin et P.A Weber, 15. 6.2004. (Nous avons coupé les noms de personnes citées qui, dans le cas présent, servent à discréditer Dieudonné et Shamir).

(8) « Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation » fonctionne un peu sur le model de l’ADL, que l’on peut considérer comme une antenne au service de l’Etat d’Israël.

  

(9) Opinion exprimée dans « 24 Heures », le 18 décembre 2004 par M. Gurfinkiel.

(10) Texte diffusé via courriels, par D. Breitrach, en 2004. 

(11) L’Editeur de Norman Finkelstein a été poursuivi en justice par William Goldnadel, président de l’association Avocats sans frontières, pour avoir publié : L’Industrie de l’Holocauste. Ed. La Fabrique, Paris, 2001. Un livre qui dénonce l’instrumentalisation de l’Holocauste par un certain nombre de personnes et de groupes juifs qui se servent de la souffrance de leur peuple à des fins matérielles et politiques.  

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Note.

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Source : Silvia Cattori

Entretien avec Monseigneur Gaillot

Monseigneur Gaillot : « J’’ose croire encore à la paix, sinon c’’est le chaos »

Entretien réalisé par  Silvia Cattori et Charlotte de Saussure.
23 février 2005


http://www.oulala.net/Portail/article.php3?id_article=1705

De notre rencontre avec Monseigneur Gaillot nous avons gardé l’impression d’un être ouvert, disponible et enthousiaste qui a le sens du désespoir et de la plus haute paix. D’un être qui vous parle avec gentillesse, avec douceur, de la souffrance des humbles.

 Silvia Cattori

Monseigneur Gaillot, vous écrivez, presque en conclusion de votre dernier livre : « J’associe spontanément le peuple irakien au peuple palestinien. Voici deux peuples humiliés, asphyxiés, sur lesquels on exerce une violence intolérable ». (1) De quand date votre engagement auprès des Palestiniens ?

– Il y a une vingtaine d’années, je suis allé dans un camp de réfugiés palestiniens. Et la misère des gens dans ce camp m’a beaucoup frappé. J’ai pensé que je devais m’impliquer dans cette cause. A partir de là, je suis allé souvent en Palestine. J’ai rencontré le président Arafat à Tunis ; j’ai également visité les camps palestiniens au Liban. On a fait des films, des conférences pour dire aux gens dans quelles conditions vivaient les Palestiniens dans les territoires occupés. Nous en France on a connu l’occupation allemande pendant quatre ans ; pour les Palestiniens l’occupation aura duré toute leur vie. J’ai en mémoire ce jeune palestinien qui me disait sa colère : « Nous ne sommes pas chez nous, on a volé ma vie, ma jeunesse. Je ne peux pas étudier, je n’ai pas de travail ». C’est terrible. Je garde ces paroles en moi. La dernière fois que je me suis rendu en Palestine j’étais un peu découragé ; c’était en 2002, à Gaza. J’étais découragé de voir la vie qu’ils menaient et je sais que cela n’a pas cessé d’empirer depuis. Comment peuvent-ils tenir ? Je me disais sans cesse : comment peuvent-ils vivre dans ces conditions ? Moi je ne fais que passer, alors que toute leur vie se résume à cette précarité, à la présence militaire. Autant autrefois je me disais : cela va s’améliorer, autant là j’ai eu le sentiment qu’ils touchaient le fond ! Je garde toujours en moi cette précarité et, en même temps, j’admire ce peuple qui tient, qui résiste et qui vote avec dignité, alors qu’il est toujours sous occupation.

Je vous sens optimiste. Vous semblez évoquer l’élection du successeur d’Arafat, comme un espoir ? Or ce peuple, « coincé » hier par les accords d’Oslo et un Abu Mazen qui semble partir dans la même voie, traverse une période critique, non ?

  

– J’en ai parlé parce que, malgré tout ce qu’ils vivent, ils arrivent encore à aller voter ; ce sont des gestes de citoyens exemplaires que j’admire. Tout en sachant que la situation pour eux est explosive, que  leur quotidien se dégrade sans cesse, que leur avenir est plein d’incertitudes.

Mais quand vous écrivez que la force d’Arafat « c’était d’être inséparable de son peuple et que, grâce à lui, plusieurs générations ont échafaudé le rêve d’un État palestinien indépendant » n’avez-vous pas personnellement renoncé, aujourd’hui, à ce rêve ?

– J’ose croire encore à la paix, sinon c’est le chaos. C’est un petit espoir. Mais je sais qu’on n’arrête pas le destin d’un peuple, que ce n’est pas possible que le peuple palestinien vive sans sa terre. Mais au prix de quelles souffrances, de quelles épreuves ! Je suis allé souvent dans les familles. Chaque famille, là bas, a de grandes blessures ! Je pense souvent à cette mère de Gaza dont le fils aîné de 22 ans avait été tué dans un affrontement, et qui avait un autre fils âgé de 20 ans, emprisonné. Son mari était là, muet, comme brisé, et elle me disait  faire des cauchemars chaque nuit en pensant aux tortures que subissait son fils dans cette prison israélienne. Cette pauvre mère me demandait de l’aide ; elle me faisait de la peine.

N’avez-vous pas l’impression que la communauté internationale et le mouvement de solidarité n’ont pas fait tout ce qu’il fallait pour les Palestiniens qui vivent  entassés dans des conditions inhumaines, dispersés dans les camps de réfugiés depuis cinquante huit ans ?

– Mais c’est évident ! J’ai néanmoins la consolation de constater que la cause palestinienne est aujourd’hui présente dans l’opinion publique, qu’elle est perçue comme centrale, comme un enjeu pour toute notre civilisation, et non pas comme un conflit marginal et lointain, ce qui n’était nullement le cas autrefois. Avant, on percevait les Palestiniens comme des terroristes. Leur cause a désormais un large soutien ; les gens comprennent que c’est un peuple victime de l’occupation, même si, sur le plan politique, les Etats n’ont pas suivi comme il eut fallu et les dirigeants qui encadrent l’expression de la solidarité n’ont pas été jusqu’à maintenant, à la hauteur du défi. Le monde est aujourd’hui conscient qu’il y a un peuple entier écrasé par l’injustice.

  

Croyez-vous ceux qui, comme M. Alain Finkelkraut, affirment que les chrétiens en Palestine sont persécutés par  les musulmans ?

– Les chrétiens ne sont pas persécutés par les Arabes ou les musulmans. Je n’ai jamais entendu dire quelque chose de pareil ! Les Palestiniens de confession chrétienne vivent côte à côte en bonne harmonie avec les musulmans. Ensemble ils résistent contre l’oppression que leur impose Israël. Si les chrétiens s’en vont c’est parce que la vie devient trop difficile sous l’occupation israélienne, c’est parce que leur espace se réduit comme une peau de chagrin. Il n’y a plus beaucoup de chrétiens. Les sœurs qui vivent à Gaza, près des Palestiniens depuis plus de trente ans, sont très aimées des Palestiniens.

  

L’Eglise fait-elle suffisamment de gestes pour faire entendre raison à Israël ? Le Vatican est-il suffisamment présent ?

  

– Effectivement, je pense que l’Église n’en fait pas assez, loin de là. Les Églises en général ne sont pas assez courageuses. Mais le pape se soucie des Palestiniens, je crois. Le Vatican a fait une très belle action quand il a nommé Monseigneur Michel Sabah, un Palestinien de Nazareth. C’est la première fois qu’un Palestinien a été nommé Patriarche. Ce Patriarche est un homme courageux. Il est l’honneur de l’Eglise là-bas. Il n’a pas peur de dire que les Palestiniens vivent sous occupation. Chaque fois que je vais à Jérusalem, je lui rends visite. Il est mal vu de Sharon du reste. Il est souvent humilié par les forces militaires israéliennes. Chaque fois qu’il veut se déplacer, il se fait arrêter aux barrages. A Noël, il a fait une homélie très courageuse pour dénoncer le mur. Il y a trois ans, il est intervenu auprès des autorités israéliennes pour leur demander de ne plus détruire les maisons des Palestiniens ; de détruire plutôt les églises où il n’y avait pas des familles, si vraiment ils voulaient détruire. J’ai les meilleures relations avec les religieux qui, là-bas, résistent pied à pied. Le peu que je peux faire, je le fais. Je recommande toujours aux religieux d’aller voir ce qui se passe dans les camps, pour comprendre. Mais les Palestiniens sont dans une telle situation ! C’est comme un incendie. On ne sait plus comment l’éteindre. Sans parler de l’Irak, de ce carnage qui nous bouleverse chaque jour quand nous regardons les images.

  

C’est la frustration et l’impuissance ?

– Oui, je vis douloureusement un sentiment d’impuissance, j’ai tellement peu de moyens ! Je vois un peuple qui vit dans la tourmente, et depuis tant d’années ! Je dis toujours aux gens d’aller en Palestine, de ne pas rester à l’hôtel à Jérusalem, d’aller dans les camps, parce qu’il faut se mettre du côté de ceux qui sont les plus en difficulté.

Avez-vous déjà été  exposé à la critique, à des accusations pour votre engagement ?

  

– – Bien sûr ! Et je reçois des menaces, on m’a bloqué mon ordinateur. L’anathème ne doit pas nous faire peur. Tant qu’on a peur on n’est pas libre. Quand on est libre, d’ailleurs, cela fait peur. Il faut savoir prendre des risques, se positionner.

 Je sais qu’on m’en a beaucoup voulu pour ma défense de la cause Palestinienne. Surtout dès 1988-89 ; quand j’ai apporté mon soutien à  « Un bateau pour la Palestine ». Il y a eu des réactions d’hostilités qui se sont manifestées, mais cela ne m’a pas empêché de continuer à soutenir cette cause. Je m’étais rendu en Grèce pour appuyer ce projet, pensant qu’il y avait lieu d’apporter notre soutien aux Palestiniens, comme on l’avait fait pour les juifs dans leur exode, après la guerre. Israël n’a pas apprécié que l’on puisse reprendre cette initiative. Il l’a qualifiée de crime, et a fait sauter le bateau. J’avais beau dire que défendre les réfugiés Palestiniens, ce n’est pas être « contre les juifs ». Il faut que les juifs s’ouvrent à cette humanité. Je sais qu’il y a toujours, comme un boulet qui retient les responsables, dans le rappel de « ce que les juifs ont souffert ». Mais je sais que beaucoup de personnes de confession juive souffrent actuellement d’être identifiés aux oppresseurs !

 Pensez-vous qu’Israël est aujourd’hui un pays qui pratique l’apartheid ?

– Absolument ! Et c’est dans la continuité des relations privilégiées qu’Israël entretenait avec l’Afrique du Sud, tandis que le monde entier la boycottait. Heureusement aujourd’hui des actes sont posés de part et d’autre qui font avancer la paix. Je suis certain que beaucoup d’Israéliens et de Palestiniens veulent la paix.

Croyez-vous que les Palestiniens puissent accepter de résider sur des terres discontinues et seulement un faible pourcent de leur territoire historique,  comme cela semble se profiler ?

– Les Palestiniens réclament simplement 22% de leur territoire.

L’idée de maintenir Israéliens et Palestiniens dans un État unique qui garantisse à chaque citoyen les mêmes droits civiques reprend de la force ; n’est-ce pas un  projet plus juste que de cantonner les Palestiniens dans de petits morceaux de territoires discontinus, ce qui ne résoudra pas tous les problèmes ?

– Les Palestiniens ont droit à un Etat viable, stable et reconnu par la communauté internationale.

Simone Weil disait que la notion de « peuple élu » est à l’origine de tous les abus sur les peuples environnants…

– C’est dangereux de parler de peuple élu, supérieur aux autres, qui n’est pas comme les autres. Ce n’est pas dans la ligne biblique. Tous les peuples qui doivent s’en sortir et vivre dans la fraternité ne peuvent pas accepter ce discours. Cela ne sert pas l’humanité. On ne peut pas se mettre au dessus des autres.

  

Dans vos « Carnets de route », vous évoquez Mgr Romero et Mgr Helder Camara avec beaucoup d’affection. Vous sentez-vous proche de la théologie de la libération latino-américaine ?

– Tout à fait. Une théologie faite pour libérer les gens.

  

Mais la théologie de la libération a été amenée à soutenir la lutte armée, dans certains cas ?

  

– La théologie de libération a pour but de faire en sorte que les pauvres deviennent responsables, qu’ils s’en sortent eux mêmes.  Cette théologie est non violente, mais il y a eu des cas où il a fallu prendre les armes. Personnellement, je préfère toujours d’autres formes de lutte… Le Che aussi, était inspiré par les mêmes sentiments tout à fait chrétiens et en lisant ses Carnets, on voit très bien comment il a longtemps cherché à combattre l’injustice faite aux pauvres par des moyens pacifiques, non violents. A un moment, il a pensé qu’il fallait se battre avec des armes. Je ne suis pas pour la lutte armée. Mais je ne juge pas. Ceux qui sont dans des situations terribles se révoltent par la violence contre la violence qui leur est faite. Or la violence ne résout pas les problèmes. Je comprends. On a mis les Palestiniens dans une situation où on les a provoqués à prendre des armes.

Vous avez écrit : « Pour moi, la laïcité présuppose que les citoyens soient d’abord des femmes et des hommes avant d’être des croyants. On n’est pas croyant avant d’être citoyen ». Donc vous souhaitez la laïcisation d’Israël ?

  

– Tout à fait. On devient chrétien, on ne l’est  pas à la naissance. La foi vient après, c’est un choix strictement personnel. La religion est quelque chose de facultatif. La laïcité permet à la religion d’avoir sa vraie place. Dans le cadre de la commémoration de la séparation de l’Église et de l’État qui va avoir lieu en France en 2005, on insiste à juste titre sur ce que cela implique comme garantie d’un fonctionnement démocratique de la société, en dehors des pressions de grosses institutions religieuses. Cela serait salutaire aussi en Israël.

Le christianisme…

– Le christianisme est un ferment d’humanité. C’est un message de libération et non pas d’enfermement. C’est aller vers ceux qui sont sur le bord de la route. Comme je le dis toujours, servir le Christ, c’est avant tout servir les pauvres, ce sont eux qui l’incarnent, réellement ! D’ailleurs c’est à eux que le Christ s’adressait. L’Eglise n’est jamais elle-même sans les pauvres.

  

Donc vous êtes de ceux qui appréciez des personnes qui se positionnement contre la politique d’apartheid d’Israël, quitte à en devoir payer le prix, tel  Dieudonné ?

– Je me positionne pour la paix. Je ne cherche pas à mettre les uns contre les autres. Quant à Dieudonné, j’ai de l’amitié pour lui. Nous avons participé un jour à une action pour des sans logis. Il est courageux, intelligent. Ne le diabolisons pas à cause de ses excès. Il a le mérite de secouer nos consciences et de nous déranger.

Il  y a dix ans, vous avez dû quitter Evreux à cause de vos positons justement. En avez-vous souffert ?

– Non, pas du tout. J’ai vécu de belles années, je suis un homme de terrain. J’ai fait de belles rencontres. J’aime l’amitié.

(1) Carnets de route 1995-2005. Paris, Ed.Jean-Claude Gawzevitch.

silviacattori@yahoo.it

Nota bene.

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Source : Silvia Cattori
 
 

Dieudonné: Un artiste qui fait bouger les choses

Quand l’humoriste dénonce, à sa manière, certaines situations, il exprime son point de vue ; et on peut approuver ou critiquer son opinion. Mais quand il se bat contre ceux qui veulent museler toute critique ou débat sur certains sujets – en particulier Israël – il se bat tout simplement pour préserver la liberté d’’expression, c’est-à-dire pour nous tous.
Dieudonné: Un artiste qui fait bouger les choses


Silvia Cattori

17 mars 2005


C’est pourquoi, pour des millions de francophones, Dieudonné est devenu un élément d’ouverture et d’éveil essentiel. Il mène un combat qui est le nôtre : nous devons le soutenir et comprendre qu’il y a là un enjeu important qui se noue. Car, à travers lui, c’est notre voix que l’on veut étouffer.

Dieudonné a osé en décembre 2003 toucher à Israël ; il avait alors imité un colon juif. Voilà le crime impardonnable ! Toute une meute politico-médiatique s’est aussitôt déchaînée contre lui. Accusé d’antisémitisme pour commencer, roué de coups et menacé de mort ensuite, Dieudonné fait front avec courage et continue son travail d’humoriste en toute sérénité. (1)

Alors qu’il avait déjà été placé par Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut en tête de liste des artistes à boycotter, Dieudonné a été récemment attaqué par le site Proche-Orient Info qui a fait de lui le bouc émissaire idéal. Pour que l’humoriste ne puisse plus échapper à la condamnation d’« antisémitisme » ce site est allé jusqu’à déformer ses propos.

L’écrasement des Palestiniens ne leur suffit pas. Ils veulent la peau de tous ceux qui, comme Dieudonné, ont la capacité de jeter une lumière crue sur leurs pratiques douteuses. Or malgré le fiel qu’ils ont déversé sur lui, Dieudonné a choisi le camp de l’humanité et de la vérité. Une humanité et une vérité qui font peur à ces donneurs de leçons pour qui les intérêts de l’Etat d’Israël sont la seule chose qui compte.

Ce sont des sites comme Proche-Orient Info qui désignent les noms des personnalités ou journalistes « ennemis ». Il n’en faut pas plus pour inciter les extrémistes sionistes à mener des actions musclées, comme cela s’est produit contre l’écrivain parisien Alain Soral (2) l’an passé et Dieudonné aujourd’hui.

Les quatre sbires qui ont attaqué physiquement Dieudonné en Martinique étaient détenteurs d’un passeport israélien, et trois d’entre eux étaient des ex soldats de Tsahl. (3) Ces incitations à la haine, sont rendues possibles par le fait que les corps constitués français se sont montrés très complaisants jusqu’ici.

Ces sites pro-israéliens (4) s’inscrivent dans la stratégie guerrière d’Israël. Ils ont vu le jour, pour la plupart, en 2002, lors des protestations internationales grandissantes contre l’offensive meurtrière lancée par Israël en Palestine. Conçus comme des journaux en ligne ou agences de presse, dotés de moyens financiers conséquents, ils ont pour tâche de redorer l’image de l’Etat juif et de sauvegarder son prétendu statut de victime. Leur arme est l’intimidation. Elle consiste à accuser ceux qui critiquent Israël d’antisémitisme. Parallèlement à cette volonté d’intervenir partout où la critique contre Israël est vive, ils s’attachent à donner une image négative des Palestiniens, des Arabes et de l’Islam en général pour amener l’opinion à soutenir Israël dans ses guerres au Proche-Orient.

Cela démontre que la guerre raciste menée par Israël en Palestine passe les frontières. Et qu’elle se double d’une guerre de propagande et de religion par le biais des relais qui, au-dehors, lui apportent un soutien aveugle. Dieudonné, comme tant d’autres voix fortes avant lui, s’est trouvé pris dans cette machine.

Aussi longtemps que les autorités de nos pays accepteront qu’un groupe méprisant et hostile aux Arabes, tourné vers le soutien inconditionnel à Israël – un Etat qui pratique les déportations, les massacres, les spoliations d’un peuple – se serve de l’antisémitisme à des fins politiques, le sentiment de frustration et d’humiliation grandira dans nos sociétés.

A toute chose malheur est bon. La traque lancée contre Dieudonné par Proche-Orient Info et ses partisans, aura permis de révéler à ceux qui ne le savaient pas encore, qu’il y a des citoyens pour qui la religion tient lieu de loyauté citoyenne, le mensonge et la calomnie tient lieu d’information et qui, pour consolider leur emprise sur l’opinion, n’hésitent pas à allumer des feux pour détruire la carrière et la réputation de citoyens honnêtes.

Il est urgent d’exiger de nos gouvernements que le terme d’antisémitisme soit banni et remplacé par celui de racisme, afin que tous les citoyens soient mis sur un plan d’égalité. L’enjeu n’est pas seulement de protéger les personnes insultées, mais aussi de protéger la liberté d’expression de plus en plus menacée.

Quand Noam Chomsky explique comment s’y prennent les pro-israéliens qui gravitent autour du pouvoir et des médias aux Etats-Unis, pour interdire de parole tous ceux qui ne sont pas dans leur ligne idéologique, il touche une question de première importance.

Le lynchage de Dieudonné aura, lui aussi, montré en clair qui sont, en France, ces pro-israéliens responsables de manipulations des faits et de tant de polémiques biaisées autour de l’ « antisémitisme ».

  

(1)    « 1905 » son prochain spectacle consacré au thème du centenaire de la laïcité et de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, débutera le  23 mars 2005.

(2)   Le 28 septembre 2004, alors que l’écrivain Alain Soral dédicaçait son livre « Misère du désir » (Ed. Blanche) une trentaine d’individus casqués et armés de gourdins ont frappé les visiteurs, cassé les vitres, tout saccagé, en criant: « Israël vaincra ».

(3)    Le 1er mars 2005 Dieudonné a été victime d’une agression en Martinique par quatre hommes détenteurs de passeport israélien et français, dont l’un avait suivi un stage de commando en Israël. Dans le véhicule qu’ils ont utilisé pour poursuivre Dieudonné depuis son arrivée à l’aéroport, la police a trouvé des armes blanches : couteaux à cran d’arrêt, poing américain, etc.

 (4)   Voir parmi ces sites francophones basés en Israël www.guysen.com  et  www.menapress.com. Ce site a pour cibles la Syrie et les journalistes. Depuis trois ans il mène une campagne diffamatoire contre le journaliste Charles Enderlin, qui a imputé à Israël la responsabilité de l’assassinat de l’enfant Mohammed Aldura dont les images de la mort en direct ont eu un effet ravageur dans le monde.

silviacattori@yahoo.it

Note. Ce texte est en Copyleft.

Pour toute diffusion sur des sites ou autres médias, prière de demander l’autorisation à l’auteur.Aucune version modifiée, non pas conforme à celle-ci ne pourra  êtres prise sous ma responsabilité. Source : Silvia Cattori

 

Israël emprisonne les enfants de Palestine et le monde se tait

Israël emprisonne les enfants de Palestine
et le monde se tait

Silvia Cattori

 6 avril 2005

Hier soir en rentrant chez moi j’ai trouvé ce message de Fayrouz : « Mon frère Mahmood a été arrêté avec un autre garçon de Balata ». J’en ai eu le cœur brisé.

Mahmood Abboudra est le quatrième enfant de Leila. Il a à peine quatorze ans. Je connais cette famille à laquelle je dois de m’avoir accueillie en décembre 2002 le jour où j’ai aperçu des soldats israéliens en position de tir et, me sentant en danger, j’ai frappé à leur porte.

Auprès de cette famille palestinienne si spontanément généreuse, j’ai trouvé le plus tendre et chaleureux des refuges. Nous dormions tous dans une seule pièce, sur des matelas alignés côte à côte et restions de longues heures, suspendus à écouter les tirs, les bruits de bottes, les cris des mères à qui on enlevait un fils, un mari, dans l’angoisse que les soldats fassent sauter la serrure, abattent la mince paroi, selon la méthode qui leur est si habituelle « houses to houses », et ne viennent interrompre brutalement cette petite intimité apeurée qui nous attachait de manière si intense les uns aux autres. Les enfants me racontaient leur triste vécu en riant nerveusement : comment les soldats israéliens avaient assassiné leur père devant leur porte, comment une année plus tôt les soldats israéliens étaient arrivés avec tanks et bulldozer pour détruire leur maison et tout ce qu’ils possédaient, sans aucune justification. Et comment ils se sont retrouvés jetés à la rue sans un crayon ni rien. Mahmood savait reconnaître les bruits des balles et nous dire avec précision avec quelles armes les soldats venaient de tirer, dans quelle maisons ils se trouvaient, etc. Il disait ne pas avoir peur alors que nous tremblions sous les couvertures. En 2004 j’ai appris que Mohammed, l’aîné, âgé de 17 ans, avait été arrêté sans raison.(1) Il est détenu, depuis, à la prison israélienne de Megiddio.

Ce soir Fayrouz, la sœur de Mahmood – que j’ai jointe par téléphone – m’a raconté quel choc ce fut, hier, pour toute sa famille quand, alors qu’ils regardaient la télévision Al Arabya, ils ont vu sur l’écran Mahmood emmené par des soldats, brutalisé, apeuré en même temps qu’un autre garçon de Balata. «Quand Omar, le petit frère a aperçu Mahmood entre les mains des soldats il s’est mis à crier, à se taper la tête contre le mur, puis à courir dans les rues. Il est devenu fou. Il nous inquiète, ma mère qui tient à peine debout veut l’amener à l’hôpital ».

Il y a tout à craindre que Mahmood, l’enfant que j’ai connu si tendre et enjoué, ne soit pas rendu avant longtemps à la tendresse de sa famille et ne sorte pas indemne des geôles israéliennes.

Voilà ce qu’est le quotidien d’une famille palestinienne en ces territoires où est venue se greffer par malheur et de manière tout à fait illégale la prétendue « seule démocratie du Moyen-Orient » : une confrontation permanente à l’arbitraire et à la violence.

Comment nos élus peuvent-ils tolérer cela et continuer de laisser Israël impuni ?

Pourquoi le monde continue-t-il à se taire ?

Entretien avec Dieudonné: Qui veut sa peau ?

Qui veut la peau de Dieudonné ?

Entretien avec Dieudonné par Silvia Cattori
12 mai 2005


Suite de l’entretien « Si vous aimez rire, « 1905 » est du délire »

Pourquoi devons nous encore donner la parole à Dieudonné ? Ce n’est certainement pas par monomanie. Mais parce que, dès lors qu’une personne est victime d’un lynchage médiatique, il est urgent de réagir. Le cas de Dieudonné n’est pas isolé, loin de là. Mais son cas sonne le tocsin de nouvelles menaces : si nous n’y prenons pas garde, demain il sera trop tard. Alors que la défense des citoyens devrait être au cœur de la politique, il n’en est rien. L’Etat et les politiciens participent eux aussi de cette intolérance intellectuelle qui sévit en France. Or, quand les médias ou des groupes qui instrumentalisent une cause, se transforment en procureurs, ce sont les fondements d’une société démocratique qui sont ébranlés. Les affirmations de Proche-Orient Info – un site spécialisé dans des campagnes de calomnies et de dénigrement – auraient dû être considérées avec précaution par la classe politique. Une classe qui joue sur les ambigüités et se range de plus en plus souvent du côté des imposteurs. Ainsi à coups de campagnes épouvantail et de campagnes assassines, des centaines de personnes ont été, ces dernières années, exclues de la société. Une fois frappées par l’anathème, ces personnes, même si elles ont été cent fois innocentées par les tribunaux, n’en demeureront pas moins ruinées financièrement et moralement pour le restant de leurs jours. Dire d’une personne qu’elle est « antisémite », « néo nazie », « fasciste », « négationniste » – accusations sans fondement dans la grande majorité des cas – est une méthode totalitaire. Rien de moins. Silvia Cattori.

S.C. Dieudonné, depuis notre premier entretien, en novembre 2004, un nouvel incident est survenu, qui vous a remis à la « Une » du feuilleton médiatique. Les reproches avancés n’ont-ils pas porté gravement atteinte à votre honneur, à votre aura d’artiste ? Dix sept procès…

Dieudonné : Dix huit.

S.C. N’êtes vous pas fatigué d’aller de procès en procès ? Dix huit tribunaux en une année c’est beaucoup !

Dieudonné : Bien sûr, c’est énorme ! On préférerait passer son temps à autre chose. Mais il suffit de penser à Mandela, à Martin Luter King, à Djibaou, pour se dire, voilà, il y a des causes difficiles. Je ne pense pas que je verrai de mon vivant le résultat du travail fait pour parvenir à l’égalité des droits. J’y participe à mon humble niveau. Il n’y a rien de désespérant si on projette son action sur plusieurs générations. On se dit, bon, ça avance un petit peu. Quant aux faits que l’on me reproche, j’ai été relaxé dix sept fois.

S.C. Sur quelle base êtes-vous accusé ?

Dieudonné : On m’accuse d’avoir offensé la religion juive. Or ce n’est pas du tout un fait religieux que j’ai caricaturé lors de mon sketch en décembre 2003. J’ai caricaturé un fait politique.

S.C. N’êtes-vous pas excédé ?

Dieudonné : Il y a une telle violence en face, une telle haine ! Une telle férocité ! On m’a harcelé, frappé physiquement. A un moment donné on s’habitue à tout. Puis cela vous donne de l’énergie. On arrive à transformer cette énergie négative en positif, à se servir de toute cette folie, pour rentrer en soi et créer. Si j’ai écrit autant de spectacles en si peu de temps c’est sans doute en partie à cause de toute cette pression qui a pesé sur mes épaules. A un moment donné je dois passer à la phase de l’expression.

S.C. Qui sont les personnes qui font le plus peser cette pression ?

Dieudonné : Des représentants du CRIF, de l’UEJF. Et les journalistes qui travaillent dans la même optique qu’eux. Tout ce que vous dites est passé au crible, pour vérifier s’il y a un mot permettant de porter plainte contre vous.

S.C. Lors de votre présence à l’émission Infrarouge à la Télévision suisse romande, en février 2004, quelqu’un n’avait-il pas porté plainte contre vous ?

Dieudonné : Le tribunal de Genève, en Suisse, a rejeté la plainte qu’un certain Isaac Cohen avait déposée. Il alléguait, entre autre, que j’avais « accusé l’Etat juif d’avoir collaboré à un programme d’extermination raciale en Afrique du Sud ».

S.C. N’avez-vous pas prêté le flanc à la critique quand, à Alger, vous avez parlé de « pornographie mémorielle » ?

Dieudonné : Je crois qu’il n’y a rien d’extravaguant à dire que l’instrumentalisation politique de la souffrance est obscène. Sur le fond je trouve que c’est une belle formulation. On doit pouvoir parler de pornographie mémorielle quand il y a des abus. Ces termes ne sont pas de moi. S’ils provoquent des réactions contrastées, ouvrons le débat. Parlons de ce qui pose problème. Ne détournons pas les faits.

S.C. Pensez-vous avoir été l’objet d’un montage?

Dieudonné : Complètement. On m’a prêté des propos que je n’ai pas tenus. On a dit «Dieudonné a dit que la  Shoah est une pornographie mémorielle ». Je n’ai jamais dit cela. Je n’ai jamais associé la Shoa à cette phrase. Ce à quoi je me référerais, n’avait évidemment rien à voir avec le passé. C’est insensé de vouloir me prêter des idées qui sont si éloignées de moi. Maintenant c’est à la justice de se prononcer.

S.C. Quel intérêt avait le site Proche-Orient info à diffuser une fausse information ? Miser sur l’effet ravageur que cela produirait, pour faire de l’humoriste qui dérange, le scandale de la République, le faire taire ?

Dieudonné : Je crois que c’était un projet de solution finale en ce qui concerne mon existence médiatique. Ils ne peuvent pas me faire taire. Je ne crains rien. Je subis ce chantage pour m’être opposé au lobby sioniste. Ils ont voulu me frapper professionnellement et financièrement. Nous avons porté plainte contre le site Proche Orient info. Je n’ai rien à me reprocher. Quand je regarde mes enfants je me sens bien avec moi. Vous me direz que c’est facile à dire puisque je peux les nourrir.

S.C. Pensez-vous vraiment pouvoir gagner la partie ?  

Dieudonné : J’irai jusqu’au bout de mon parcours d’humoriste. Si je dois m’arrêter à 40 ou 41 ans, ça aura déjà été un temps de pur plaisir. J’ai toujours fais mon métier sincèrement. Si je devais me plier ce ne serait plus le même travail. Faire rire de manière bêtement mécanique, non. J’aime qu’il y ait une réflexion dans l’humour. Sinon je ne m’y retrouve pas. Je crois que je continuerai tant que cela sera possible. J’adore la scène. Mais, s’il le faut, je suis capable de faire autre chose. Si je dois m’autocensurer, renoncer à ma liberté de pensée pour continuer d’exister comme humoriste, cela ne m’intéresse pas.

S.C. On vous sent serein, malgré tout. Mais êtes-vous conscient que vous êtes embarqué dans une guerre ?

Dieudonné : Oui c’est une guerre.

S.C. Ceux qui la mènent, veulent la gagner, ils y mettront les moyens.

Dieudonné : Oui, je sais.

S.C. Comment pouvez-vous supporter de vous voir constamment dénigré, traité de raciste, mois après mois, par des personnes publiques, comme BHL ou Alain Finkielkraut mais aussi des gens du spectacle?

Dieudonné : Je suis vraiment pour eux le diable. Ils ont déclenché une guerre nucléaire contre un moucheron, un moustique. Qui peut piquer, mais bon, qui ne tue pas. Ils me font des procès, ils peuvent aller jusqu’à me frapper, ils peuvent me tuer financièrement. Là, ils sont au maximum de ce qu’ils peuvent faire. Pour faire plus, ils doivent passer à quelque chose qui n’est plus légal. Par chance je n’ai quasiment pas de besoins. J’ai un théâtre. Il tourne. Cette légèreté artisanale qui fait qu’on peut rebondir.

S.C. Dans « 1905 » vous dites « tôt ou tard ils vont me dégommer ». Vous le pensez sérieusement ?

Dieudonné : Je me dis qu’effectivement, face à toute cette haine, il peut y avoir un ou deux déséquilibrés qui…

S.C. N’avez pas peur de ce qui vous attend si vous tenez tête ?

Dieudonné : Non, je ne vis pas dans la peur. Mais on m’a déjà frappé, je sais ce que cela signifie. S’ils m’attaquent avec un couteau, cela peut être dangereux. Je m’attends au pire en toute sérénité. La peur est un sentiment qui est en chacun de nous. Il faut lui laisser une petite place. Mais pas la première place. Ce qu’il y a de plus difficile à assumer dans cette guerre, c’est que face à la haine on se trouve constamment pris dans le tourbillon de la défense. Je n’ai jamais répondu aux attaques. Sauf devant les tribunaux  et sur scène, où je fais rire de ce vécu.

S.C. Vous avez de l’audace. Une audace rare. Vous dites des choses qui ne sont pas visibles aux yeux de tous, mais qui deviennent immédiatement palpables une fois mises en scène.

Dieudonné : Je crois que c’est le rôle de l’humoriste. Je n’ai pas de regret par rapport à mon travail. Je l’ai fait honnêtement et sincèrement. Yo soy un hombre sincero. (rire)

S.C. Ne pensez-vous pas qu’au travers de cette controverse, vous avez ouvert un champ qui dépasse le cadre de la France ; et réussi à faire s’opérer une jonction entre beur, black, blanc. La couleur disparaît et le sentiment que dans la lutte face aux injustices, « on est tous des nègres » fini par prévaloir ? Aussi, le débat autour du film sur l’esclavage et la colonisation, que vous comptez réaliser, n’a-t-il pas éveillez les consciences de tous ceux qui sont sensibles à une mémoire coloniale mal assumée. Autrement dit, n’est-ce pas la voix de l’universalisme laïc que l’on veut étouffer ?

Dieudonné : Oui. Cette description me ressemble bien. Ma mère est blanche, mon père est noir. Je n’ai pas de religion. Je suis prédisposé peut être à l’universel de manière naturelle. Cela n’a pas été un problème pour moi d’envisager la fusion avec le reste de l’univers. Je conçois que, pour certains, c’est difficile de quitter le nid douillet du communautarisme. Ca fait peur. Mais c’est la préhistoire de l’humanité le communautarisme. C’est Néandertal et Cromagnon. Mais voilà, on a peut être une autre destinée que l’affrontement communautariste cyclique.

S.C. A côté des aspects pénibles n’y a-t-il pas eu des bonnes et belles surprises ?

Dieudonné : Ah ! Oui, il y a eu des choses formidables. Une chaîne de solidarité, d’amour même, que je ne pouvais même pas imaginer. C’est un bonheur de voir des familles entières qui disent vouloir me protéger.

S.C. Vous donnez à votre public des clés pour comprendre dans quelles intrigues le monde politico-médiatique évolue en France.

Dieudonné : Oui. C’est important de comprendre à quel point il y a de l’agressivité et de la haine chez ceux qui veulent dominer. De comprendre que le pouvoir rend fou. Que le pouvoir de l’argent, le pouvoir du monde de la nuit et du spectacle n’est pas quelque chose de brillant.

S.C. Quel est votre sentiment aujourd’hui ? Etes-vous détaché de cet univers du show-biz que vous avez côtoyé ?

Dieudonné : Je ne l’ai pas trop côtoyé.

S.C. Ce monde de la nuit et ne vous manque-t-il pas ?

Dieudonné : Non, non. Ce n’est pas mon univers. Je n’ai jamais habité Paris. J’ai fait trois ou quatre sorties, peut être un peu plus. Non ce monde de la nuit et du spectacle médiatique ne m’attire pas.

S.C. Si je comprends bien, vous vous mettez en danger à la façon d’un Don Quichotte.

Dieudonné : Oui, on commence à m’en parler. La liberté est aussi une histoire de mots, de dialectique. L’autodérision est bénéfique quand le doute s’installe. Un artiste doit pouvoir s’exprimer sans peur. Il y a un public face à lui qui s’interroge, qui a également besoin de cette liberté. Le rire est là pour le libérer de ce qui lui pèse. Je parle de ce rire sincère, qui peut déranger le pouvoir, mais qui est salutaire. Un artiste ne doit pas tricher, ne doit pas s’autocensurer. Si je devais faire de la politique je saurais m’adapter. Mais là je fais mon métier d’humoriste. Le rire a besoin de liberté.

S.C. Vous transmettez par l’humour des messages que les intellectuels, en France, semblent incapables de faire passer depuis belle lurette.

Dieudonné : L’idée qu’un clown, un humoriste noir, puisse ébranler ce pouvoir si écrasant qu’est le sionisme, un pouvoir qui a déjà généré tant d’injustices, n’est pas pour me déplaire.

S.C. La partie n’est pas jouée. Pour l’instant n’est-ce pas vous qui êtes ébranlé ?

Dieudonné : J’étais condamné de toute façon. Ma nature étant ce qu’elle est, je ne peux pas collaborer.

S.C. Qu’entendez-vous par « collaborer » ?

Dieudonné : Jouer les amuseurs d’Etat. Les amuseurs asservis au pouvoir.

S.C. Ne l’avez-vous pas fait du temps où vous vous exhibiez sur les plateaux de télévision ?

Dieudonné : Non, j’ai travaillé honnêtement. J’ai fait ce chemin en toute naïveté.

S.C. En toute naïveté ?

Dieudonné : Oui, en toute naïveté. Par mon parcours j’ai découvert… j’ai vu des choses, tout cela s’est recoupé et voilà, je suis dans la situation que vous savez. Et je ne m’en plain pas.

S.C. Donc aucune pression ne vous fera reculer ?

Dieudonné : Je crois que je peux continuer quoi qu’il arrive.

S.C. N’est-il pas troublant pour vous de découvrir que même les gens les mieux avertis n’ont pas compris que dans votre propos à Alger, vous ne faisiez pas référence au passé, mais à l’excès de commémorations ? N’est-ce pas la preuve que la manipulation de Proche Orient Info a bien fonctionné ?

Dieudonné : En France il y a un aveuglement autour de l’accusation d’antisémitisme. On diffame des gens avec une facilité déconcertante.

S.C. Ces avanies ne vous ont-elles pas révélé votre capacité à endurer mais aussi à rebondir ?

Dieudonné : Ma nature, encore une fois, ce n’est pas de résister, de rendre les coups. Quand je m’investis pour une idée, je le vis comme une libération. Cette expérience me libère de chaînes, de leurres, et l’agressivité de ceux qui veulent me faire taire n’y changera rien. Cela peut paraître étrange. On me frappe. Dans un premier temps j’ai envie de rendre les coups. Mais je ne les rends pas. On me frappe encore et là je ne sens quasiment plus rien. C’est comme si cela ne me concernait plus. Je me sens un peu spectateur et j’ai un peu pitié de ceux qui m’en veulent.

S.C. C’est une belle posture, mais vous n’allez pas faire une carrière avec ça !

Dieudonné : Quelle carrière devrais-je faire ? Celle de qui ?

S.C. Celle de tous les autres humoristes, comme Djamel ou Seimoun ?

Dieudonné : Je ne voudrais pas. Je les trouve formidables. Mais je n’ai pas le courage de me compromettre jusque là. Je n’ai pas cette force.

S.C. Parce qu’il faut se compromettre ?

Dieudonné : Oui.

S.C. Quand vous voyez des choses que vous n’aimez pas cela vous attriste-t-il ?

Dieudonné : Je ne suis pas de nature triste. Mon entourage vous dirait que je ne suis pas triste. Mais je peux souffrir, être attristé, comme tout le monde.

S.C. Pleurez-vous parfois ?

Dieudonné : Oh ! Je pleure comme tout le monde. Je pleure de temps en temps. Je pleure seul. Cela fait du bien. Quand les gens m’aiment c’est plutôt là que les larmes viennent. Pas quand on me blesse.

S.C. Avec vos spectacles vous devez avoir de nombreuses occasions de vous émouvoir. Il y a beaucoup d’amour dans le public.

Dieudonné : Oui, c’est vrai. Quand les gens sont sincères cela me touche.

Fin de l’entretien enregistré le 12 mai à Paris.

Voir la première partie « Si vous aimer rire, « 1905 » est du délire » sur le site www.ogres.org

**Silvia Cattori – de nationalité Suisse et de langue maternelle italienne – a fait des études de journalisme à l’Université de Fribourg, avant s’expatrier et d’évoluer dans le monde des fonctionnaires internationaux et de la diplomatie. Elle a essentiellement travaillé comme journaliste indépendante et sous divers pseudonymes. Elle se consacrait depuis quelques années à des activités littéraires quand, en 2002, lors de l’effroyable opération israélienne « Boucliers de protection », elle a décidé d’aller en Palestine. Choquée par ce qu’elle y a découvert, elle se consacre depuis, à attirer l’attention du monde sur la gravité des violations commises par l’Etat d’Israël contre une population sans défense.

Nota bene. Cet article est en Copyleft. Tout site, ou forum, qui entend le diffuser et le mettre en ligne, doit d’abord en demander l’autorisation à son auteur : silviacattori@yahoo.it

Et après autorisation, mentionner la source et la date de diffusion originale.

Source : Silvia Cattori